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LETTERS FROM IWO JIMA - Critique de Juliette Ruer

2007-05-24

Letters from Iwo Jima

    Il a gagné un oscar, pour le son. Tant mieux pour lui, mais on lui aurait bien donné le paquet de récompenses au complet… Letters from Iwo Jima est l’un des meilleurs films de guerre qui soit. Dans le top 5 mondial. Un film intelligent et sensible dont on sort ému, aussi emballé par la maîtrise d’un auteur que désarmé devant la logique de guerre. D’une réalité, Eastwood a construit une fiction fine à la structure impeccable. Une œuvre sans faille, comme l’ont fait à leur manière sur des sujets similaires un John Ford, un Kubrick ou un Kurosawa.

    À la fois mélo et épopée, avec des héros qui caracolent dans l’élite et des fantassins qui crèvent dans la boue, Letters from Iwo Jima est une tragédie aux accents shakespeariens : unité de temps, unité de lieu. Tout se joue sur une île. On sait qui va perdre et qui va gagner, et tout s’imbrique dans une logique de destruction. Coincés sur l’île volcanique, les soldats japonais entrent dans une spirale traumatisante de défaite et de mort. Et si tout dans le film s’enfonce dans ce puit, le sentiment qui s’impose en final est l’apologie des valeurs humanistes. Pas mal.

    Un ton monochrome à la limite du noir et blanc, un parti pris de limiter les folies pyrotechniques, des décors qui commencent sur la plage et s’enfoncent dans les boyaux à peine éclairés des montagnes où les soldats se cachent. Là, des inconnus deviennent des amis essentiels; le mensonge s’efface et la peur grandit. Le temps compte, on passe d’un élan de résistance à l’évidence de la défaite. Comment composer avec cela ? Eastwood y va honnêtement, avec simplicité, sans subterfuge, sans idée baroque, sans deuxième plan : des guerriers qui vont mourir, ça ne raisonne plus, ça survit. Ils pleurent, ils veulent leur maman, ils basculent dans la folie, ils s’entretuent, se suicident. Ils sont déjà cadavres, exsangues et couverts de cendres. On passe d’un univers visuel connu (plage, champs, village, camps) à une grotte fantastique où les sons sont disproportionnés et les silhouettes fantomatiques. C’est l’antichambre de l’enfer.

    Dans cette composition déjà complexe et soignée, Eastwood fait ce que peu de réalisateurs de films de guerre font : il prend le temps de construire des personnages et donne du relief à ses soldats; s’attachant surtout à un chef de guerre complexe et à un boulanger qui avait fait une promesse à sa femme. Et d’hommes en fin de course, s’attardant sur ceux qui réussissent à sortir du tunnel, au propre comme au figuré, il invente des héros magnifiques. Ce n’est pas de l’écriture d’avant-garde, mais du cinéma comme on en fait plus.

    Et si ce n’est pas un film de jeune homme, c’est bien un film de fou. En 2006, dans le maelström d’une opinion nationale troublée par une guerre moderne qui s’enlise, Eastwood propose à Steven Spielberg un projet jamais réalisé auparavant : faire un second film sur un même sujet (après Flags of Our Fathers), avec des presque inconnus (Ken Watanabe), en japonais sous-titré et en prenant le parti des vaincus lors d’une des plus grandes victoires de son propre peuple ! En cherchant le trouble, ce monsieur a réalisé un sommet dans sa carrière. Chapeau bas. Grand écran de télé obligatoire.

Juliette Ruer

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