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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

CONSÉCRATION

2010-05-27

    Il croit au karma et à la réincarnation. Chacun de ses films, plus qu'un événement, est une apparition. Un spectre qu'on ne peut jamais être tout à fait sûr d'avoir vu. Une bulle, entre réalisme naturel et voyage méditatif dans l'inconscient, dans laquelle se laisser enfermer tient autant du rêve que de l'expérience hypnotique. Sur scène, alors que la délicate Charlotte Gainsbourg, dont la silhouette ne dépareillerait pas au milieu de ses films fins et évanescents, lui remettait sa belle palme d'or, il a d'abord remercié les fantômes et les esprits, a parlé du cinéma comme d'un monde magique avant de remercier tous les membres du jury et surtout monsieur Burton « dont j'apprécie la coiffure »... Logique.

    Un choix qui a ravi les cinéphiles, mais qui en a déstabilisé plus d'un. Au point que Jacques Mandelbaum, dans le Monde, n'a pas hésité à évoquer une palme « totalement inattendue » remise à « un outlaw du cinéma (…) un cinéaste irrepérable sur les radars de l'industrie », signe que « l'ange du bizarre s'était penché sur cette 63e édition du festival de Cannes ».

    Limiter la place d'Apichatpong Weerasethakul sur l'échiquier du grand cinéma mondial à celle d'invité-surprise, de zébulon sorti du chapeau, de surprenante sensation tient au mieux de la méconnaissance, au pire d'un réel aveuglement. Car le Thaïlandais au nom rigolo (connu comme le loup blanc sous le surnom de « Joe », sur le circuit des grands festivals) est loin d'être un nouveau venu, un blanc-bec débarqué sans tambour ni trompette de sa campagne. Gagnant d'Un certain regard avec Blissfully Yours en 2002 et du prix du jury en 2004 avec Tropical Malady, l'homme envoûte maintenant depuis de nombreuses années, et avec régularité, le petit monde cinéphile (il suffit d'aller visiter régulièrement le site web de sa compagnie de production et de distribution pour films indépendants et expérimentaux, Kick The Machine où sont postés petites vidéos, projets créatifs et autres installations virtuelles pour s'en rendre compte). Bien plus qu'une révélation, sa palme d'or apparaît d'abord et avant tout comme une consécration.

    Car, au-delà des prix cannois, c'est déjà en début d'année que l'aura weerasethakulienne (à répéter 10 fois chaque matin) avait commencé à sérieusement briller. Lorsque, en fait, la Cinémathèque Ontarienne, associée au Festival International de Toronto, rentrait à son tour dans la folle ronde des listes et publiait sa liste des meilleurs films des années 2000. Et devinez qui trônait tout fièrement tout en haut du palmarès? L'ami Api et son Syndromes and a Century, une œuvre radicale, déstabilisante, audacieuse, évidemment et étonnamment censurée en son propre pays (Weerasethakul avait en fait décidé d'annuler lui-même la sortie commerciale de son film, puisque le bureau de censure exigeait des coupes drastiques). Et si le couronnement s'était arrêté là…Mais ce sont aussi son Tropical Malady et son Blissfully Yours, respectivement en 6e et 13e position, qui se frayaient un chemin dans l'histoire de la crème du cinéma mondial du début des années 2000. À noter, son tout premier et absolument indescriptible Mysterious Object at Noon, détonnant poème en noir et blanc inspiré des Cadavres exquis surréalistes, avait, lui, trouvé sa place dans les listes de Film Comment et du Village Voice. Pas si mal pour un « inconnu »…

    Pour le petit cours de rattrapage, on pourra bien apprendre que l'homme est né à Bangkok en 1970, qu'il est diplômé en architecture de l'université de Khon Kaen University (pour savoir déconstruire comme il le fait, il fallait savoir construire, c'est évident) et en réalisation cinématographique de l'université de Chicago, que l'improvisation, les acteurs non-professionnels, les génériques en milieu de film, les répétitions et cassures, le refus de toute linéarité et le trouble du délicieux mélange fiction et documentaire ne lui ont jamais fait peur, qu'il mène avec d'autres le Free Thai Cinema Movement visant à empêcher son gouvernement de lâcher son couperet sur toute œuvre qui ne respecterait pas « l'ordre social, la décence morale ou qui serait dangereuse pour la sécurité nationale ou la fierté de la nation » ou que son panthéon cinéma personnel, dont on peut avoir un aperçu dans cette entrevue en forme de questionnaire de Proust cinéphile donnée à Télérama, est aussi vaste qu'intriguant (du dernier plan de Raiders of the Lost Ark à The Sound of Music en passant par Quick Billy, Brazil, Satan Tango, Eighties ou The Conversation)…

    On pourra surtout attendre avec une impatience non feinte que cet Uncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures nous arrive afin de nous aussi pouvoir enfin célébrer ce cinéma qui refuse les étiquettes et les cases, qui s'élève, librement, comme une volute de fumée au-dessus du plancher des vaches, qui nous demande d'abandonner nos confortables repères et nos paresseuses habitudes, qui préfère la poésie aux vérités, les mirages à la réalité.
 


Bon cinéma

Helen Faradji

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