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Plateau-télé

VIVA PANAHI - par Robert Lévesque

2010-06-03

 
    Nous (les cinéphiles câblés) avions vu Le cercle sur TFO en mars dernier, cet efficace et magnifique film dénonciateur, caméra à l’épaule, de la situation de la femme en Iran, de ces femmes ravalées et encerclées dans l’enfer misogyne, phallocrate et technocratiquement vicieux des Gardiens de la Révolution, de ses ayatollahs, de son Ahmadinejab si abject. Tourné en secret par Panahi, puis interdit en Iran, Le cercle avait témoigné dans les festivals (Lion d’or à Venise en 2000) de l’infamie sournoise de ce régime islamiste.
 
    On pourra voir à Télé Québec le 9 juin à 21 heures (rendez-vous politiquement et cinématographiquement majeur) un autre film de ce cinéaste né à Téhéran en 1960, fils d’un peintre en bâtiment qui avait 19 ans quand le régime du Shah installé à la suite d’un coup d’État mené par les États-Unis fut renversé par des émeutes de la rue qui ouvrirent la porte aux ayatollahs obtus et à la régression islamiste. D’un régime d’exploitation économique à un régime d’instrumentalisation religieuse, Panahi est l’un de ces hommes, par ailleurs artistes, qui gardèrent les yeux ouverts et le cœur droit et qui eurent surtout le cran, et la vaillance, de demeurer au pays pour témoigner de l’intérieur de l’enfer.
 
    Voilà qu’avec ce Offside, ou Hors-jeu, son film de 2006 qui obtint cette année-là l’Ours d’argent à la Berlinale, Jafar Panahi, tout aussi efficace politiquement et cinématographiquement, abordait à nouveau en récidiviste la situation de la femme en Iran (plus précisément celle des filles, adolescentes, non encore saisies par les maris absolutistes, et incidemment amatrices de soccer). Mais le ton est tout autre. Si Le cercle était pathétique (femmes enceintes empêchées d’avorter – Mgr Ouellet est notre ayatollah de chez nous –, femmes tentant de fuir et jetées en prison), Offside, malgré le contexte de répression qui est le même, relève quasiment, c’est là le génie de Panahi, de la comédie. Le grotesque de la situation domine l’horreur du régime.
 
    Le film se déroule (réellement) le 8 juin 2005 lorsque les Téhéranais euphoriques assistent au stade Azadi au match de soccer entre le Bahreïn et l’Iran, match qui décidera de l’équipe qui ira affronter en finale de la Coupe du monde celle de l’Allemagne. Exclues de toute participation à une compétition sportive, les femmes sont au surplus interdites d’en être les spectatrices. Privées de stade ! Celui-ci étant un lieu d’hommes, une femme qui y pénètre serait arrêtée et jetée en prison. Panahi tenait là son sujet. Il va exceller à en rendre toute l’absurdité, ce qui rend son film, c’est ça qui est épatant, pratiquement joyeux. Le vaudeville de la dictature. Rire du pire, belle approche ! C’était celle de Chaplin avec Le dictateur.
 
    Comme à son habitude, Panahi aura réussi à tourner ce film en secret des autorités (il fonctionne, paraît-il, avec deux équipes de tournage, l’une qui est un leurre, l’autre qui agit en clandestine), et en marge du stade, puisqu’il installa ce jour-là ses acteurs et ses actrices (des non professionnels) dans les corridors périphériques menant aux gradins. On ne voit pas d’images du match, sinon de très loin, à travers des grillages. Là, devant sa caméra qui, tenue à l’épaule, épie et capte l’action, des jeunes filles sommairement habillées en garçons sont parquées par des soldats qui ont l’ordre, le match terminé, de les emmener en taule pour désobéissance. Mais ces garçonnes sont passionnées de soccer, elles en jouent sans doute en cachette dans les cours de leurs maisons, elles voulaient à tout prix se glisser (certaines auraient réussies) dans le stade. L’action entre filles et soldats, soutenue par un dialogue franc et brut, va devenir rapidement rigolote, sans perdre le caractère injuste de la situation.
 
    À un certain moment, un soldat consent à leur décrire le match qu’il regarde à travers le grillage (mais il invente la présence de son joueur préféré qui n’est pas là !). À un autre, une des filles a besoin d’aller faire pipi et ce sera la saga des toilettes, longue scène surréaliste quand les amateurs de sport sont repoussés par le soldat qui ne peut imaginer qu’une fille aille au milieu d’eux dans ces chiottes graffitées. Et lorsque la victoire est remportée 1 à 0 par l’Iran, l’euphorie compliquera drôlement le transport à travers la ville en folie des filles vers les cellules de la Moralité, et on se demande même si la fête ne les libérera pas...
 
    J’ai senti devant ce film épatant de fraîcheur et de simplicité la grande intelligence de Panahi, j’ai vu comment il surpassait la dénonciation elle-même en entrant dans le champ du burlesque, façon brillante de percer à jour ce régime honni par tout démocrate qui se respecte, par tout être humain qui aime son semblable. Le cher peuple iranien n’a hélas pas réussi à faire tomber ce régime maudit à la suite des frauduleuses dernières élections, c’est immensément triste, mais avec des cinéastes d’honneur et de bravoure comme Jafar Panahi, ce peuple a des artistes à sa défense, et à ses côtés...

Robert Lévesque

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