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SMOKING, NO SMOKING - critique de Juliette Ruer

2010-06-03

LE FILM SANS MANETTE

    Ce film a 17 ans. Que l’arrivée anormalement tardive des deux DVD (film en diptyque) sur les tablettes du Québec ne fasse pousser un soupir d’exaspération à personne ; certains films se prennent pour Ulysse. On les attend en brodant. Le fait qu’il ait gagné un ours d’argent à Berlin, quelques Césars et le prix Louis Delluc n’a visiblement pas fait accélérer la chose.

    Sans technologie et sans manette, ce film est ce qui se rapproche le plus de l’interaction au cinéma. C’est le film parfait pour DVD, car en optant pour une porte d’entrée (fumer ou ne pas fumer?), on peut choisir le déroulement de l’histoire à partir de points clés. On peut reculer, recommencer, se réorienter ou bien tout accepter et se laisser porter par les 16 propositions de dénouements. Si ce film n’était que ce jeu de construction, ce serait déjà une oeuvre étonnante. Mais Smoking, No Smoking est aussi du pur Resnais, et une œuvre intelligente et touchante.

    Du 100 % Resnais, car il est un point d’orgue de sa filmographie. Ici, tout ce qui compose le prolifique talent du cinéaste est détaillé et sublimé, comme si Resnais avait envie de faire briller tous ses outils en même temps. On y retrouve son amour de la bande dessinée (Floc’h signe l’affiche, les génériques et les intertitres), son talent pour le montage (pas une seconde d’ennui, que des rebondissements), son goût pour la fantaisie (adapter au cinéma une folie théâtrale quasi injouable du Britannique Alan Ayckbourn, transposer en français un humour typiquement anglo-saxon), et son immense plaisir à naviguer dans les contraintes, dans une structure très précise et bien sûr, casse-gueule (faire jouer 9 personnages par deux acteurs, Pierre Arditi et Sabine Azéma; ne tourner que des plans extérieurs, mais tout en studio, avancer dans l’histoire à coups de 5 minutes, 5 heures, 5 jours ou 5 ans).

    Dans ce paysage très codé, Alain Resnais jubile et explore à son maximum un thème de prédilection, le hasard. Dans chacun de ses films, le hasard (ou la force du destin pré-programmé, son opposé) est une thématique sous-jacente. Resnais, en philosophe curieux, sonde les moteurs des destinées humaines. Ici, le hasard en sujet principal fera que Celia Teasdale prendra ou non une cigarette sur sa terrasse, ce qui engendrera 16 chemins de vie. Pas plus ! Le cinéaste reste maître du jeu de hasard, bien sûr. Mais l’idée reste entière : le champ des possibilités est quasi illimité.

    Là où le film devient touchant, c’est que le fait de croire au hasard permet d’explorer l’espoir, le regret et le remord. Au milieu de ce défi structurel, ces sentiments fleurissent timidement, et ce sont des instants de pure humanité. Il fallait pour cela des acteurs sachant jouer plusieurs gammes. Arditi et Azéma font dans le virtuose, du minimal à la caricature.

    Enfin, techniquement, si ce film se découpe en parties, il se savoure en entier. Le tourbillon n’en est que plus jouissif…

Juliette Ruer

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