Format maximum

Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

JANUS EST PARMI NOUS

2010-06-03

    Le Québécois moyen fait-il partie d’un peuple profondément schizophrène? Déjà, l'attitude collective devant le sport national (d'authentiques bons à riens quand ils perdent, de sublimes héros quand ils gagnent) le laissait présager. Mais à bien regarder celle qui se dessine devant notre cinéma national, la tendance semble se confirmer, voir même s'accentuer. C'est, entre autres, un des enjeux que soulève la grande série documentaire d'utilité publique, Cinéma Québécois, chapeautée par l’ancien critique de cinéma Georges Privet, désormais disponible en dvd (un indispensable, on vous dit).

    Schizophrène donc. Ou peut-être bipolaire. Capable en tout cas de stagner confortablement dans l'indifférence la plus pure alors que se dessinaient les contours d'un jeune cinéma québécois audacieux, politique, vibrant. Celui qui s’inventait dans les années 60 (et qui en profitait pour inventer une Nation), sous les yeux attentifs des Gilles Groulx, Claude Jutra, Pierre Perrault, Michel Brault, Denys Arcand. Celui qui donnait une cohérence, une pertinence, une existence en fait à l’idée même de cinéma québécois. Mais un public capable aussi de s’enflammer des années plus tard comme un seul homme pour un Bon Cop, Bad Cop sans réellement se soucier de ses authentiques qualités divertissantes. Simplement parce que ce gros canon réveillait la fierté en ayant comme principal mérite d’être… québécois, comme s’il y avait là une revanche sur la vie, une petite et douce victoire de David contre Goliath. C’est cette image d’une personnalité collective nationale complexe, pour ne pas dire borderline, qui se dessine en sous-main au fil des treize épisodes thématiques de la série d’une quarantaine de minutes chacun, et notamment par celui, passionnant, consacré à l’identité.

    Une image contradictoire donc, mais qui ne cesse de s’affirmer quand la série aborde encore, sans complaisance ni faux-semblant, cette drôle de notion qu’est celle du succès. Qu’est-ce qu’un succès ? Qu’est-ce qui marque la réussite d’un film ? Ses résultats de box-office ? La part du lion qu’il vole au cinéma américain ? La reconnaissance de ses mérites artistiques ? Peut-on considérer d’un même geste le cinéma comme une industrie et comme un art ? La dichotomie entre cinéma d’auteur et cinéma commercial est-elle artificielle ou irréconciliable ? Le cinéma populaire est-il trop commun pour être estimé ou trop efficace pour être snobé ? Peut-on croire le discours dominant « tous derrière notre cinéma » quand personne ou presque ne prend la peine d’aller réellement le soutenir en salles ? Si les questions restent entières, la série n’hésite pourtant pas à aborder les sujets qui fâchent avec une franchise rafraîchissante, et même salutaire. Car après tout, comment oser imaginer un cinéma fort et en santé alors qu’il est perclus d’abcès que personne ne semble vouloir crever ?

    Mais cette approche schizophrène de notre cinéma ne se limite pas à cette dichotomie de base et semble bien contaminer toute notre approche nationale de l’univers cinématographique. Un autre exemple ? Cette contradiction pointée dans plusieurs épisodes par Pascale Bussières ou Maxime Giroux (seul représentant avec Stéphane Lafleur, Sophie Deraspe et Pascale Ferland de ce jeune cinéma québécois secouant nos écrans depuis quelques années ; la série ayant malheureusement cessé sa diffusion avant l’éclosion manifeste de cette « nouvelle vague ») et qui prend les cinéastes entre deux feux étranges : celui du soutien et de l’encouragement à une relève et celui de la consolidation des carrières permettant aux créateurs de bâtir une œuvre sur plus qu’un ou deux films.

    Alternant entre entrevues et archives, analyses et anecdotes (et non, Les raquetteurs n’étaient pas du cinéma-vérité à proprement parler. Et oui, La vie heureuse de Léopold Z était au départ un documentaire !), la série fourmille encore de questionnements passionnants, de phrases mythiques (« les documentaires ne savaient pas filmer les rêves » y dit magnifiquement Pierre Falardeau à propos de l’émergence d’un jeune cinéma de fiction), de réflexions pertinentes redonnant à chaque image le goût sincère et authentique d’aimer notre cinéma, d’en voir et d’en revoir chaque œuvre marquante. Mais elle ne cesse pourtant aussi de mettre en avant, l’air de rien, cette dualité profonde et bipolaire qui semble animer le cinéma québécois, ses enjeux et son public. Elle ne cesse de mieux nous aider à comprendre notre histoire cinéphile et à travers cette dernière de tendre un miroir honnête et droit à ce qui fonde notre identité, notre pays, nos aspirations, nos rêves et nos désillusions. Et c’est bien pour cela qu’elle est formidable.

Bon cinéma

Helen Faradji

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Vos réactions (2)

  1. Bonjour, J'ai un peu collaboré à la série... Je partage donc l'opinion de madame Faradji. Je signale que la série était accompagnée d'une base de donnée sur internet et que ce site est toujours actif, même qu'il s'enrichit chaque mois d'un webzine thématique. Ça vaut le coup d'oeil... On demande simplement Cinéma québécois dans Google. Salutations cordiales

    par Yves Lever, le 2010-06-03 à 10h44.
  2. Comme toujours, excellente et juste analyse critique d'Helen Faradji ! Merci. Mais je profite de l'occasion pour m'étonner que 24 IMAGES n'ait pas fait la recension de l'excellent « Gilles Groulx, le cinéaste résistant » de Paul Beaucage, chez Lux Éditeur 2009. Seule Odile Tremblay en a fait une bonne lecture dans Le Devoir du 15/16 mai dernier. Autrement rien, à part une pitoyable critique d'un certain Dominic Bouchard dans le numéro 265 de la revue Séquences. J'aurais pourtant espéré qu'André Roy signale au moins, avec son talent poélitique habituel, la parution de ce livre (unique !) nécessaire. J'attends.

    par Jean Antonin Billard, le 2010-06-03 à 11h13.

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