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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

LE CINÉMA EST PARTOUT

2010-06-10

    Quelles que soient les lunettes choisies pour observer les vibrations de notre petit monde, leur focus peut toujours être celui du cinéma. Pas un thème, pas un sujet, pas une dimension qu’on ne puisse en effet relier à des conséquences cinéphiles, à des répercussions sur grand écran. La preuve encore une fois avec tout ce qui agite nos vies cette semaine.

    C’est Danny Leigh, sur son blogue dans le Guardian qui partait le bal la semaine dernière de ce cap mis à cinéma toute en évoquant les contre-coups de la crise économique sur le cinéma britannique. Budgets riquiquis, moyens limités, caisses en forme de paniers percés : a priori, les effets des restrictions financières sur le mode de fonctionnement du cinéma sont loin d’être enchanteurs (d’autant que le tout nouveau gouvernement conservateur n’a pas tardé à annoncer ses coupes franches dans le budget national, plaçant notamment le secteur culturel en situation de réelle pénurie). Et pourtant. Voilà comment les Britanniques, jamais à court d’idées pour ne pas faire comme les autres, expliquent la bonne santé esthétique de leur cinéma. En un mot comme en cent : c’est lorsque le cinéma social fait dans le pauvre, le sous-financé, le chiche qu’il est à son meilleur! Et c’est justement dans cette période de morosité économique et de marasme que se niche la plus belle chance d’une nouvelle éclosion de ce mouvement à l’esthétique et à la poésie affirmées. Mike Leigh, Ken Loach, Andrea Arnold, réjouissez-vous ! Plus les conditions seront difficiles, plus vos films seront brillants. Devant cet appel à la combativité et à l’imagination des cinéastes (moins de sous = nécessairement plus de recours à des solutions inventives pour « faire comme si »), devant cette volonté de redonner à ce cinéma social toutes ses lettres de noblesse, alors que plusieurs le qualifient volontiers de « pornographie de la pauvreté », évoquant la complaisance des réalisateurs à exploiter artistiquement rien de plus que « la vraie vie », on gardera néanmoins une petite gêne aux entournures. Car si, oui, le manque de moyens a de tout temps finalement servi les films en forçant les créateurs à développer d’ingénieux systèmes B aux réels résultats esthétiques (le tournage dans les rues, sans effets spéciaux ni éclairages sophistiqués du film noir, par exemple), reste qu’un tel système montre vite son double tranchant en privant les auteurs des moyens dont ils peuvent avoir besoin pour réellement exprimer leurs visions, pour que leurs voix s’expriment à leur juste mesure. Savoir se contenter du minimum n’est pas un souhait à avoir pour un cinéma en santé, crise ou non.
 
    Autres lunettes, autre monde, celui du football qui, Coupe du monde oblige, prendra la planète d’assaut demain le 11 juin et dans lequel le problème de l’argent serait plutôt inverse (pour exemple, la Ministre des Sports française n’a ainsi pas hésité à dénoncer l’indécence absolue de l’équipe nationale logée pour son séjour sud-africain dans un palace de luxe). C’est cette fois un article fouillé du LA Times qui ramène sur le terrain la question cinéma. Tous crampons dehors, on s’y demande en effet avec pertinence pourquoi, alors que la boxe ou le basket-ball ont inspiré des chefs d’œuvres, le football n’a jamais réellement su inspirer les cinéastes. Exception faite de l’objet d’art aussi fascinant qu’hypnotique Zidane, un portrait du XXIe siècle (Philippe Parreno, Douglas Gordon), du mièvre et pseudo-féministe Bend it like Beckham (Gurinder Chadha), du biopic pour spécialistes The Damned United (Tom Hooper) ou du récent et toujours inédit ( !!!) chez nous Looking for Eric de Ken Loach (on souligne en passant la sortie la semaine prochaine sur nos écrans de Maradona par Kusturica, rencontre au sommet entre deux forces de la nature, mais projet plus brouillon qu'abouti), force est de constater l’absence de nos grands écrans de grandes odes footballistiques, de grandes passions entretenues autour du ballon rond. Pire rappelle l’article, 20th Century Fox n’hésita pas à débarrasser l’adaptation du roman de Nick Hornby, Fever Pitch, de sa relation sacrée au foot pour la remplacer par un amour inconditionnel pour le baseball. Malgré l’intérêt réel des Nord américains pour la chose, rien n’y fait, le foot reste le parent pauvre d’une industrie qui ne sait visiblement pas quoi faire de lui. Et pourtant. Regardez un peu ce qu’un Inarritu, certes pour une pub, mais tout de même, est capable de faire lorsque vient le temps de marier caméra et ballon rond. Du grand art, tout simplement.

    De l’art encore, mais qui cette fois s’amuse à brouiller les cartes de la littérature et du cinéma autour de la notion de personnage. Qu’est-ce qu’un personnage ? À qui appartient-il ? Comment le concevoir ? C’est autour de ces questions que semble s’être articulé le projet collectif Béatrice Merkel (semble, car pour en savoir quelque chose il faut s’en tenir pour l’instant à cet article des Inrocks, l’objet n’ayant pas encore trouvé le chemin de nos librairies). Un projet étrange et intriguant pour tout dire qui réunit 5 livres dans un coffret où cinéastes et écrivains (Pierre Alferi, Albert Serra, Christine Montalbetti, Joy Sorman, Noémie Lvovsky, Claire Denis…) dessinent ensemble les contours d’un personnage fictif, Béatrice Merkel, une employée de banque célibataire dans la cinquantaine, les cinéastes y anticipant la possible adaptation des nouvelles et l’incarnation de l’héroïne à l’écran, les textes se répondant les uns aux autres en dessinant en filigrane toutes les spécificités, mais aussi toutes les coïncidences entre les deux médias. Le genre de projet hybride, mais passionnant qui aide à y voir plus clair, en somme.

    Économie, football, littérature… non, décidément, rien de difficile, rien de vain non plus à voir le cinéma partout


Bon cinéma

Helen Faradji

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