Format maximum

Blogues

RENCONTRE AVEC STÉPHANE BRIZÉ – par Helen Faradji

2010-06-10

    Les plus belles histoires d’amour sont-elles celles qui n’ont pas lieu? S’il n’atteint pas l’infinie délicatesse d’un In the Mood for Love, par exemple, Mlle Chambon se place néanmoins lui aussi du côté du désir silencieux, de la délicatesse et des frôlements en observant avec une grande finesse la romance impossible entre Jean, un maçon marié, et Véronique, une institutrice timide. Nous avons rencontré le loquace maître d’œuvre de ce drame sentimental touchant, Stéphane Brizé (Le bleu des villes, Je ne suis pas là pour être aimé) lors de son passage à Montréal à l’occasion du festival Cinémania en novembre dernier.


Dans votre film précédent, Entre adultes, le ton était cru, direct. Mlle Chambon est plus dans la douceur, la retenue : y’avait-il une volonté chez vous de marquer une cassure très nette entre les deux films?
Pas vraiment, la démarche n’est en tout cas pas aussi consciente chez moi, même si évidemment, on ne souhaite jamais répéter ce qu’on a fait. Mais ce que j’observe c’est qu’Entre adultes laissait assez peu d’espoir au spectateur. Ce que je montrais des relations à deux était très noir. Après tout, le couple le plus honnête est au final celui qui se sépare! Avec Chambon, l’histoire est très différente, plus « lacrymale » (rires). On y traverse des émotions, mais je crois surtout que c’est un film qu’on peut davantage s’approprier et qui fait moins mal, même s’il peut bouleverser. Entre adultes ne questionnait pas, il montrait frontalement, crûment des relations et faisait un constat assez désespéré sur notre époque. Mlle Chambon nous questionne sur nos choix, sur ce qu’on ferait à la place des personnages. Il y a beaucoup plus de douceur en fait que dans n’importe quel autre de mes films. Dans Je ne suis pas là pour être aimé, même si on assistait à la naissance d’une histoire d’amour, celle-ci se faisait tout de même dans la douleur. Là, malgré les difficultés et les cas de conscience, tout est beaucoup plus doux et je dois avouer que cet aspect était celui qui me faisait le plus peur. M’autoriser à filmer la douceur d’une relation, à m’aventurer dans des scènes qui n’étaient pas conflictuelles, me terrorisait.

La peur d’être mièvre?
Oui. Et comme les films que je fais sont très personnels dans le sens où ils reflètent la personne que j’étais au moment de les tourner, mais déteignent également sur moi, celui-ci me faisait faire l’expérience du calme et de la douceur, ce qui ne m’était vraiment pas familier. Et je craignais que ce soit un peu niais. Au début, je me demandais vraiment si la scène du complément d’objet direct au début, qui ne recèle aucun conflit apparent, pouvait être intéressante telle quelle. À l’arrivée, je me rends compte que oui, mais l’expérience de cette douceur était très intime et j’en avais une peur bleue.

Le film est adapté d’un roman d’Éric Holder
Oui. Je l’ai lu en 1999 sur les conseils de Florence Vignon, ma coscénariste du Bleu des villes, mon premier film. Elle trouvait que l’univers me convenait. Le roman m’avait touché, mais bien honnêtement, à ce moment-là, j’aurais été incapable de filmer cette histoire. À la fois en tant qu’homme et en tant que réalisateur, j’étais trop vert. Je n’aurais pas su faire. Cette histoire, hors tension, hors conflit demandait à être nourrie de beaucoup de silences et je n’aurais pas osé faire ça à l’époque. Personnellement, je n’avais pas vécu assez de choses pour comprendre intimement les choix et doutes du personnage. Et puis la vie se charge de nous mettre à niveau et il y a 3 ans, j’ai repensé à cette histoire toute simple et elle m’est apparue comme une évidence. Par contre, si les personnages sont les mêmes, la structure dramatique du film et du bouquin sont radicalement différentes, ça n’a plus rien à voir. La seule scène commune est celle où il vient changer la fenêtre.

On est donc plus dans l’inspiration que l’adaptation
Tout à fait. En fait, ce livre n’est pas adaptable littéralement. Lorsqu’on le démonte, comme un mécanicien le ferait pour un moteur, pour comprendre, on a du mal à saisir comment il a pu autant émouvoir avec si peu de choses sur la table. Mais sa prose permet de rentrer à l’intérieur de la tête des personnages, de façon très impressionniste. Il n’y a pas vraiment d’intrigue, mais plus une peinture très émouvante des émotions qui traversent les personnages. Et je me suis très rapidement dit que ce qu’il arrivait à traduire avec ses mots, cette émotion très impalpable, je voulais réussir à traduire la même chose, mais avec mes outils à moi de réalisateur. Sa prose m’a inspiré, pas dans sa structure, mais dans sa musicalité. D’où cette parenté, malgré l’éloignement. Avec Eric Holder, on ne s’est en fait pratiquement jamais rencontré, mais on a échangé des lettres. Et il m’avait écrit très joliment, après avoir lu le scénario, « plus qu’une adaptation, votre film est le prolongement d’une émotion que mon roman tachait de transmettre ». Un peu comme une fleur qu’on respire et qui nous inspire une image…

Pour faire passer cette émotion, vous avez fait appel à Sandrine Kiberlain et Vincent Lindon. C’était la première fois que les deux comédiens se retrouvaient à l’écran après leur séparation à la ville. Les rôles avaient-ils été écrits pour eux? Et comment avez-vous pu faire la part des choses entre ce qui relevait de leur vie privée et ce qui appartenait à leur processus de création?
    D’abord, je n’ai jamais écrit pour des acteurs, je trouve ça plutôt contraignant et ça a tendance à enlever de la richesse aux personnages quand on les écrit. Par contre, l’idée de Vincent Lindon m’est apparue très vite et très spontanément à la fin de l’écriture, même si le personnage était censé être un peu plus jeune que lui. Par hasard, je l’avais croisé dans un restaurant où il mangeait avec Philippe Lioret (avec qui il a fait Welcome) et le contact avait été bon. Et je dois dire que parmi les acteurs français, je trouve qu’il fait partie de ceux qui vieillissent bien. Il est de plus en plus épais, de plus en plus viril. Son côté plus chien fou des débuts s’est estompé. Dans ce registre massif, minéral, je crois qu’il est assez unique. Très honnêtement, le cinéma français n’a pas permis, je crois, au cours des dix dernières années, de faire émerger ce type de physique. On est dans un cinéma qui se passe beaucoup en ville, dans des milieux assez bourgeois, parisiens et ce type d’hommes n’a pas vraiment été révélé. Sauf par lui dont le seul physique semble déjà raconter une histoire plus rugueuse. Et il me touche beaucoup.
    Après que je lui ai proposé le rôle, il a dit oui assez rapidement et très vite, nous avons discuté de qui pourrait être Mlle Chambon. Son regard m’intéressait. Mais on ne trouvait pas. Un matin, sans intention maligne ou retorse de ma part, très sincèrement, je lui ai proposé Sandrine Kiberlain dont la grâce naturelle m’inspire beaucoup. Évidemment, c’était très complexe pour lui. Leur histoire d’amour avait déjà existé et jouer cette émotion avec elle était risqué, le paysage était encombré. Il craignait notamment pour leur fille, pour ce qu’elle pourrait être amenée à ressentir devant ce genre d’interprétation. Le soir, il m’a rappelé et il m’a dit « ça ne m’arrange toujours pas, mais je ne peux pas imaginer que Sandrine passe à côté de ce rôle-là à cause de moi. Je l’admire, c’est une des meilleures actrices françaises et je m’en voudrais trop, je ne pourrais pas me regarder dans la glace ». Vincent est quelqu’un d’extrêmement digne. Et juste en me disant ça, j’ai vu qu’il était intégralement le personnage que j’allais lui faire interpréter à l’écran : noble, honnête et capable de s’encombrer de quelque chose qui ne l’arrange pas pour ne pas faire de la peine à quelqu’un qu’il aime. Il est construit comme ça.
    J’ai donc contacté Sandrine et elle a accepté assez rapidement aussi. Une fois sur le tournage, toute la complexité de la situation s’est révélée, notamment lors des scènes où ils devaient se montrer à nu, très vulnérables, comme celle du canapé. Dans ma tête, il était évident que je ne voulais pas me servir de leur histoire personnelle pour nourrir la mienne, que je ne voulais pas les manipuler. Mais devant cette scène, tournée en une prise, j’étais terriblement ému parce qu’à ce moment-là, la confusion entre le couple fictif, le couple que Sandrine et Vincent avaient été et le couple que j’ai pu former avec d’autres femmes était vertigineuse. Tout se mélangeait et c’était vraiment troublant, unique à vivre. Et a posteriori, j’ai aussi compris que leur histoire avait servi le film parce que la peur de Vincent et Sandrine à se re-confronter à leur histoire d’amour, à jouer ces émotions, à aller dans ces zones d’inconfort faisait totalement écho à la peur ressentie par les personnages de Jean et Véronique.
    Pour jouer la femme de Vincent, je voulais une actrice et une énergie qui soient en opposition à Mlle Chambon qui est très aérienne. Aure Atika a ce côté très terrien. En France, elle est surtout connue pour des rôles de fille très sexy, et sa beauté, c’est vrai, est indéniable. Bien sûr, il ne s’agissait pas de comparer les deux femmes, mais le fait de demander à Aure de jouer l’épouse délaissée, mais avec qui tout se passe bien, rendait du coup le personnage plus fort, les relations plus subtiles. Ça rendait l’histoire d’amour avec Mlle Chambon encore plus incroyable.
    Bien honnêtement, sur le plateau, la force de ces trois acteurs, leur niveau de jeu m’a complètement soufflé. Je n’avais jamais vu ce niveau d’interprétation. De toute façon, ces personnages, assez mutiques, ne pouvaient être interprétés que par de grands acteurs capables de saisir toute leur intériorité, de les faire exister, de raconter leurs histoires sans même ouvrir la bouche, en préservant le mystère.

La mise en scène est très épurée, voire mélancolique, mais en scope, comme pour donner un aspect lyrique, extraordinaire à cette histoire d’amour.
C’est le mouvement qui présidait à mes choix. Je n’ai jamais fait des films très découpés. J’ai souvent l’impression que l’écriture moderne des films, très rythmée, n’est le fruit que de l’ambiance de l’époque, comme s’il fallait aller vite, pour respecter une dialectique de l’image et du rythme imposé par les télévisions et la crainte qu’elles ont d’ennuyer les gens. Moi, je ne suis pas là pour répondre à ce genre d’inquiétudes, mais pour répondre à ma vérité intérieure de réalisateur. Or, cette lenteur, cette tranquillité me reflètent bien. Quant au scope, je n’osais pas au début l’utiliser, comme si je craignais d’être immodeste. J’avais la même peur que face à la tendresse, en fait. Mais dès que j’ai décidé que l’on pouvait élargir le cadre, tout s’est mis en place et les plans séquences prenaient l’ampleur nécessaire pour rendre cette histoire d’amour, somme toute très ordinaire, absolument incroyable, extraordinaire, unique. J’ai vraiment adoré tourner en scope. Et mon chef op (Antoine Héberlé) a tout à fait compris, instinctivement, ce que je voulais de mes images. Et ce que je ne voulais pas, pour que le spectateur soit actif, pour qu’il ait de l’espace pour imaginer des pans de l’histoire! Avec ce film, j’ai vraiment eu le sentiment d’affirmer plus mes choix esthétiques et de faire un grand pas en avant.

Propos recueillis par Helen Faradji

Publier sur twitter Partager

Vos réactions (0)

Soumettre une réaction

  *Votre courriel ne sera pas publié et est demandé seulement à titre de référence.