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S’ASSOUPLIR LES DOIGTS - par Robert Lévesque

2010-06-17

    Première image, on voit une main écrivant sur une feuille de papier quadrillé et on entend en voix-off un garçon qui dit ce qu’on lit : « Je sais que d’habitude ceux qui ont fait ces choses se taisent ou que ceux qui en parlent ne les ont pas faites. Et pourtant je les ai faites ». Deuxième image, gros plan, un sac à main en croco que les doigts d’une femme gantée va ouvrir pour en sortir des billets de banque qu’elle donne à un homme qui va engager la somme en échange d’un pari, le numéro d’un cheval ; on est à Longchamp mais la caméra n’insiste pas sur le lieu, la vue par derrière d’un seul chapeau féminin a suffi, nous ne sommes pas chez Cecil Beaton…
 
    Nous sommes chez Robert Bresson, l’un des plus grands cinéastes qui soit, qui fut, et qui demeure. Avec lui, le cinéma est un art, une littérature de l’image, comme il le fut, comme il l’est à jamais, chez Eisenstein, chez Hitchcock, chez Ozu, chez Satyajit Ray, chez John Ford, chez Duras, chez Bruno Dumont… Vous pourrez vous en rendre compte en regardant Pickpocket sur TFO le 21 juin à 21 heures.
 
    Une main donc, d’abord, et une page, puis un sac, et tout va s’écrire, se dire, car tout est là, déjà. Le superflu est évacué d’avance. Un voleur se confesse à lui-même. Comme au début d’Une femme douce, qu’il tourne dix ans plus tard en 1969, on verra d’abord une porte vitrée, puis une main qui rapidement l’ouvre, des meubles bousculés par un invisible passage, on entend un bruit de freins d’auto. La mort au rendez-vous. Une femme s’est jetée par la fenêtre.
 
    La symbolique de la porte, chez Bresson, elle est, dans Pickpocket, représentée par la feuille quadrillée, porte ou page qui invitent à la traversée, au passage, à la recherche de quelque chose, de quelqu’un peut-être, d’un sentiment au-delà des apparences…, d’une vérité ? Un avertissement écrit blanc sur noir précédait l’œuvre magistrale qu’est ce Pickpocket : « Ce film n’est pas du style policier. L’auteur s’efforce d’exprimer, par des images et des sons, le cauchemar d’un jeune homme poussé par sa faiblesse dans une aventure de vol à la tire pour laquelle il n’était pas fait. Seulement cette aventure, par des chemins étranges, réunira deux âmes qui, sans elle, ne se seraient peut-être jamais connues ».
 
    « L’auteur s’efforce »…, et le maître réussissait ! On a tout dit sur le jansénisme de forme du cinéma de Bresson, sur le choix qu’il effectue d’exclure au lieu de rajouter (c’est le travail Beckett face à celui de Joyce), sur le non jeu de ses acteurs non professionnels, sur le génie de celui qui, comme son presque homonyme mais non parent, Henri Cartier-Bresson, était d’abord un peintre et en garda sa vie durant toutes les exigences, tous les secrets, toute la main…
 
    Sur sa direction d’acteurs, j’emprunte au cher et regretté Jean-Louis Bory (je le revois encore assis au milieu du premier rang dans la grande salle du vieux palais à Cannes, en 1973) ce paragraphe qu’il écrivit en septembre 1969 dans le Nouvel Obs, sortant d’une projection d’Une femme douce : « Débit monotone, décoloré ; gestes retenus jusqu’à la paralysie : refus du « jeu ». Pareil parti pris ne nous étonne plus, ni ne nous agace ; nous nous amusons même de voir Bresson, pour justifier sa direction d’acteurs, citer Hamlet conseillant des comédiens. Ce style très volontaire nous est devenu familier ; nous savons qu’il est l’outil d’une ascèse, d’une épuration des apparences, grâce à quoi Bresson entend donner à voir la vérité au-delà du réel ».
 
    Quand, dans un café, un expert explique à Michel (non joué par Martin Lasalle qui a une gueule à la Monty Clift) que le plus important dans le métier du vol à la tire est de s’assouplir les doigts, on peut comprendre que Bresson fait subrepticement (l’adverbe du métier) référence à l’art même du cinéma, du scénariste, du réalisateur : s’assouplir, ou s’adoucir comme le cuir à l’eau, comme le récit nu, désembourbé de tout superflu.
 
    À ceux qui découvriront ce film et qui s’intéresseront aux « deux âmes » qui auraient pu ne pas se connaître, Jeanne et Michel, sachez que cette jeune fille dont la figure s’illumine au dernier plan avant le noir final s’appelait dans la vie Marika Green et que sur l’écran elle est alors la plus parfaite incarnation de l’héroïne bressonnienne, une fille dont le feu clair, le cœur, ou l’âme, brille en silence…
 
Robert Lévesque

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