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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

DE L'AMOUR ET AUTRES PETITES ÉMOTIONS

2010-06-24

    « J'ai honte d'employer le mot cinéma aujourd'hui ». Rapportés par Les Inrockuptibles, se désolant avec raison de l'arrêt de l'excellente émission de cinéma française diffusée sur la chaîne Canal Plus, Histoires de cinéma où il fut interviewé, ces mots sont ceux de Jean-Luc Godard. Qui d'autre?

    « Dis maman, quand je serais un chat, est-ce que je pourrais manger des croquettes? » C'est sur ces mots, délicieusement farfelus, que se termine Les herbes folles (voir l'excellente critique de Marcel Jean dans le dernier numéro de 24 Images), nouvel opus de maître Resnais, qui lui a notamment valu un prix exceptionnel du festival de Cannes en 2009. Et notre amour inconditionnel. Car, chez Resnais, nul besoin de déclarations intempestives, de provocations à la petite semaine pour dire son amour du cinéma a contrario. Nul besoin du détour de la colère. Alain Resnais s'amuse. À déconstruire, à alléger, à marivauder. À construire des récits aériens comme des plumes et pourtant si solidement déroulés. À laisser l'impression d'un flottement délicieux quand tout n'est en réalité que mécanique précise et agencée. À organiser une improbable romance magnifiquement moderne entre une dentiste aux cheveux de feu et un homme étrange hanté par son passé. Tout ça à cause d'un portefeuille perdu. De film en film, grosso modo depuis On connaît la chanson, le processus apparaît aussi clair que mystérieux. À 88 ans, Resnais le gamin aurait-il trouvé comment faire du cinéma une fontaine de jouvence? Rigole-t-il avec de Oliveira de ce temps qui passe et qui les rapproche un peu plus chaque jour de l'immortalité? A-t-il compris, mieux que quiconque, que seul le bonheur était source d'élan vital? Allez savoir.

   
Déjà, du temps de la Nouvelle Vague, Godard et Resnais se faisaient chefs de file, malgré eux, de deux courants emblématiques de cette révolution cinéphile destinée à arracher le cinéma de ses sphères démago pour le ramener dans le réel. D'un côté, la rébellion un peu gavroche, un peu provoc', pensée pour secouer le bourgeois. De l'autre, une approche plus sophistiquée et sensuelle, plus littéraire, adulte. Une version « Rive gauche » de la Nouvelle Vague, dit Antoine de Baecque dans son essentiel bouquin rose La Cinéphilie, incarnée dans les films de Varda, Demy, Marker, Resnais… D'un côté, les crocs, de l'autre l'éloquence. D'un côté, les balles qui sifflent dans la rue, l'improvisation et les jump cuts, de l'autre, la « trilogie de la modernité » : Hiroshima, mon amour, L'année dernière à Marienbad et Muriel.

   
Des années plus tard, rien n'a changé. Alors que l'on célèbre ici et là les 50 ans d'À bout de souffle, son audace, ses prises de libertés, son coup de pied dans la fourmilière du cinéma mondial, alors que Film Socialisme, présenté à Cannes en mai, a davantage décontenancé ses spectateurs qu'autre chose, Alain Resnais s'invite dans notre programmation estivale, modeste et joyeux comme à son habitude (aucun de ses films n'est par exemple signé « un film d'Alain Resnais »; on peut aussi lire cette entrevue de lui par un heureux journaliste du Guardian pour le vérifier) pour encore une fois dessiner les contours d'une modernité cinématographique que l'on n'avait pas vue venir. Une modernité fraîche et fondée sur un réel plaisir à manipuler les outils du cinéma, ses matières, ses textures. Une modernité qui n'a peut-être plus les mêmes ambitions politiques qu'au tournant des années 60, mais qui ne cesse de réinventer à chaque minute, avec la même vitalité, les puissances expressives de son jouet, le détournant sans cesse de ses objectifs d'efficacité, de ses normes contraignantes. Une modernité qui donne tous les droits au cinéma, simplement parce qu'on ne refuse rien à celui que l'on aime. À notre tour, alors, de dire une fois pour toutes et sans aucun complexe : merci, monsieur Resnais. Nous vous aimons.

Bon cinéma

Helen Faradji

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