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L'OPHTALMO ET LE DOCUMENTARISTE - par Robert Lévesque

2010-07-01

    Pour les lecteurs du Times de Londres (et les cinéphiles du monde entier), Woody Allen alignait récemment son Top 6 ; du haut de ses 75 ans, il jetait un regard sur ses films préférés parmi plus de quarante qu'il a tourné depuis 1966, il y a 44 ans. Les voici : 1- The Purple rose of Caire, 2- Match Point, 3- Bullets over Broadway, 4 – Zelig, 5 – Husbands and Wives, 6 – Vicky Christina Barcelona. Soit! C'est son palmarès personnel. Le choix du président. Étonnant et décevant à la fois, car j'y entend deux couacs : il sous-estime Zelig (son chef-d'oeuvre absolu, je parle pour moi) et surestime Vicky Christina Barcelona.
 
    Je me suis rappelé qu'à son biographe Eric Lax (Woody Allen, Julliard 1992), le cinéaste avait déjà fait, à 57 ans, ce coup de l'auto-Top. Revenons-y, sachant qu'il le dressait avant des choses comme Deconstructing Harry, Bullets over Broadway, Hollywood Ending et ce Vicky Christina Barcelona… Ça donnait alors ceci : 1- La rose pourpre du Caire, 2- Zelig, 3- Stardust Memories, 4 – Annie Hall, 5 – Manhattan, 6 – Hannah et ses sœurs. Et il en sortait un septième de son chapeau : Radio Days.
 
    Jozef Siroka, qui a relayé sur son blog de Cyberpresse ce choix d'Allen livré au Times (les pièces du boucher, en quelque sorte), y est allé de sa propre liste de consommateur, son six-pack des meilleurs Woody. Aucun des films choisis en juin 2010 par le maître de Manhattan ne se retrouve dans la liste Siroka qui va comme suit : 1 – Hannah et ses sœurs, 2 – Annie Hall, 3- Crimes and Misdemeanors (que l'on verra à Télé Québec le 8 juillet à 21 heures), 4 – Manhattan, 5 – Deconstructing Harry, 6 – Another Woman. Mais remarquons que trois des films élus par Woody en 1992 sont sur la liste de Siroka en 2010.
 
    Bon, laissons un peu là ces listes (je vous donnerai la mienne en fin d'article) car je sens qu'il y a matière à s'étourdir dans une valse de comparaisons devant tant de titres qui sont d'ailleurs autant de fabuleux souvenirs de superbe cinéma, petits, moyens ou gros. Disons d'abord que tous les films de Woody Allen sont intéressants, intelligents, charmants, et certains plus captivants que d'autres. Cet ex-gagman de la télé a mené et mène encore, d'un siècle à l'autre, la plus riche, la plus suave et la plus élégante carrière de cinéaste américain libre depuis celles des maîtres des débuts du cinématographe. On pourra dire qu'à l'instar de l'ère Chaplin, de l'ère Ford, de l'ère Capra, il y aura eu l'ère Woody. Avec son œuvre, on pourra jouer sans fin à colin-maillard avec ses comédies, les plus désopilantes, les plus débridées, les plus raffinées, les géniales et les pas si pires du tout…

    Celle que vous verrez le 8 juillet à Télé Québec, Crimes et délits, est dans la bonne moyenne. Deux mondes new-yorkais s'y frôlent, s'y croisent, celui d'un ophtalmologue terriblement marié (Martin Landau à son meilleur) qui va devoir faire éliminer sa maîtresse et celui d'un documentariste fauché débonnairement marié mais qui, ne faisant plus l'amour à domicile, n'arrive pas à séduire dans un corridor ou ailleurs une productrice plus belle que tout et peut-être folle (Woody himself et Mia Farrow, avant la déconstruction de leur couple à la ville). Cliff Stern, le personnage joué par Woody, confesse ainsi son désarroi à sa sœur (qui, elle, s'est fait déféquer dessus par un type très bien déniché dans les petites annonces) : « La dernière fois que j'ai été à l'intérieur d'une femme, c'est quand j'ai visité la Statue de la Liberté »…
 
    Ponctué par l'entraînant début du prélude de la Suite anglaise no. 2 de Bach (joué par Alicia de Larrocha, la grande pianiste barcelonaise morte l'an dernier), ce film de Woody Allen dans lequel deux histoires se conjuguent trouve son apothéose sans conclusion lorsque l'ophtalmo et le documentariste, qui ne se connaissent pas, se retrouvent dans une pièce vide (en marge d'un mariage) pour griller une clope. Celui-là prétextant raconter un possible sujet de film à celui-ci, livre alors sa « confession », se libérant à bon compte du regard de Dieu sur sa culpabilité. On voit parfois cela dans des nouvelles de Tchekhov, celui qui, un soir, au hasard d'une cohabitation momentanée dans un compartiment de train, déballera son malheur plus facilement à l'oreille du voisin, puisque c'est un inconnu qu'il ne reverra pas…
 
Tel que promis, mon Top 6 : 1 - Zelig, 2 – The Purple rose of Caire, 3 – Radio Days, 4 – Stardust Memories, 5 – Manhattan, 6 – Intérieurs.
 
Longue vie à Woody !
 
 
Robert Lévesque

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