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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

14 ANS ET TOUTES SES DENTS

2010-07-08

    La question du film d'ouverture d'un festival est toujours problématique. Trop « petit », et c'est tout le festival qui ne semble pas à la hauteur. Trop « gros », et c'est la manifestation entière qui donne l'impression d'avoir vendu son âme au diable. Fantasia – ce qui prouve bien sa place désormais acquise parmi la liste des festivals qui comptent – n'échappe pas cette année au tourbillon. La « faute » à ce The Sorcerer's Apprentice, gros pudding boursouflé concocté par l'inégalable Bruckheimer, choisi pour lancer les festivités et qui a suscité chez quelques-uns des doutes sur la pertinence d'une telle sélection, bien loin, il est vrai, des traditionnels canons plus audacieux, plus stimulants auxquels nous avaient habitué le festival de films de genre. Est-ce vraiment une raison pour jeter l'opprobre sur cette 14e édition qui aura lieu du 8 au 28 juillet? Non.

    Pourquoi? Tout simplement parce que l'équipe de fouineurs qui la dirige a fait son boulot. Et bien. En allant chercher des films tant attendus qu'ils en sont devenus des mythes (les deux volets de Mesrine, de Jean-François Richet, dont on commençait vraiment à se demander s'ils n'étaient pas qu'une légende urbaine, Rubber de Quentin Dupieux, — Steak —, petit phénomène cannois de l'année où un pneu serial-killer sème la terreur sur la route californienne, Kuroneko de Kaneto Shindo présenté en collaboration avec la revue Panorama Cinéma, à l'occasion de la sortie de leur ouvrage imprimé L'humanisme d'après-guerre japonais ou encore Parlez-nous d'amour, ovni de Jean-Claude Lord, regard acide et déjanté sur les dessous de la télévision québécoise), des rétro originales et rares (l'anglais Ken Russell – Tommy, Lisztomania, The Devils — qui sera de la fête pour présenter ses 10 films et une expo photo à la Cinémathèque), des classiques sortis des voûtes (The Housemaid du coréen Kim Ki-Young, 1960, dont Im Sang-soo présentait un remake cette année à Cannes) et des événements absolument inratables (le 28 juillet, 19h30, la version restaurée et augmentée de 25 min. de Métropolis, retrouvée il y a deux ans et accompagné en musique par Gabriel Thibodeau et un orchestre de 13 musiciens, un must absolu). Tous les détails sur leur site.

    Du côté de la Serbie, mise à l'honneur cette année pour une sélection de films glauques et dérangeants, on se gardera par contre une petite gène. Après avoir vu The Life and Death of a Porno Gang, de Mladen Djordjevic, c'est plutôt la complaisance de ce cinéaste se vautrant avec une sorte de délectation crade et ultra malsaine dans le pire des sordides pulsions humaines qui saute à la gorge. La subversion a parfois trop bon dos.

    Mais, ce qui a fait, fera toujours et fait évidemment aussi cette année, tout le sel de Fantasia, c'est comme d'habitude, la diversité de sa programmation, capable de passer d'un extrême à l'autre sans sourciller. Du plus trivial au plus ésotérique, du plus délirant au plus déstabilisant, du plus réaliste au plus fantaisiste, le grand écart fait encore une fois partie des figures imposées de l'exercice. Commençons donc par le plus doux, avec ce What is Not Romance, animation coréenne à 3 mains signée Hong Eun-ji, Park Jae-ok et Soo Kyoung qui, en quelques traits simplissimes et harmonieux, dans des couleurs pastels et enfantines, relate avec beaucoup de charme et de tendresse l'histoire de deux parents à travers les souvenirs qu'ils racontent à leurs 4 enfants. Pas de quoi se retourner dans sa tombe, d'accord, mais un sentiment de quiétude quotidienne, de réconciliation avec le passé, de joliesse domine cette chronique familiale au parfum juste assez doux-amer pour intriguer.

    Du plus paisible au plus délirant, il n'y a qu'un pas que Sell Out!, du malais Yeo Joon Han, nous fait franchir avec allégresse. Comédie musicale sucrée et foutraque autant que satire sociale grinçante, thriller fantastique délirant autant que film noir cynique, boucherie sanglante autant que film ultra-réaliste tourné à l'épaule, cet ovni est assurément une découverte à faire. Tirant à bout portant sur tout ce que la culture contemporaine peut avoir de remarquable (des cinéastes indépendants à la télé-réalité, rien n'est épargné), débordant d'une ironie cinglante tout en refusant de se plier aux conventions, Sell Out! fait partie de ces films audacieux, libres, drôles et méchants, au style formidablement assuré qui ne sont rien de moins qu'une vraie bouffée d'air frais dans l'atmosphère viciée et compassée de notre cinéma mondial.


    C'est la même maîtrise de la mise en scène qui frappe dans Into Eternity, documentaire du danois Michael Madsen, mais pour mieux cette fois nous emmener à l'autre bout du spectre et nous interroger sur le devenir de nos déchets radioactifs. À travers l'exemple d'Onkalo, un site construit dans cette optique, devant durer 100 000 ans (aucune construction humaine n'a pour l'instant eu cette longévité), le film accumule travellings fluides, lignes de cadrages ultra-graphiques et filtres au bleu glacial pour mieux disséquer avec une élégance inouïe ce vrai problème scientifique, sans dramatisation ou sensationnalisme (malgré un abus de musique), et se questionner avec pertinence et sensibilité sur l'avenir de l'humanité. On embarque.

    Reste le bijou. Le précieux film qui fait la différence. Peut-être l'un des films les plus attendus, si ce n'est le plus espéré, de cette édition : Air Doll du japonais Hirokazu Kore-Eda (Still Walking, Nobody Knows), présenté lors du dernier Un certain Regard. Comment ce magicien des sens au cinéma, cet archange de la délicatesse sur pellicule est parvenu à rendre l'histoire de cette poupée gonflable s'éveillant à la vie et à l'amour aussi poétique, aussi mélancolique, aussi hypnotique et lancinante reste un des plus beaux mystères de l'année. Tout en mouvements gracieux et en lumières chaleureuses, en ombres douces et en transparences diaphanes, cette vision sensible de l'ultra-moderne solitude urbaine, concentrée sur l'essentiel révèle aussi une déclaration d'amour au cinéma et à sa puissance d'évocation aussi émouvante que magique. Un coup de cœur, sans discuter.

    Sur ces quelques coups de projecteur jetés sur une édition que l'on se souhaite aussi nourrissante en réalité que sur le papier, je vous souhaite à tous un excellent cinéma. Pour les prochains mois, je serai absente afin de découvrir les joies de la maternité. Walt Disney ou Miyazaki ? À quel âge peut-on faire voir Star Wars ? L'éducation cinéphile a aussi son importance... Je vous laisse, en attendant, entre les mains capables de notre collaborateur Bruno Dequen.

Au plaisir de vous retrouver bien vite.


Helen Faradji

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