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MAD DETECTIVE – critique de Bruno Dequen

2010-07-15

LE CHOC DES CULTURES

   Mad Detective est une pierre angulaire dans la prolifique carrière de Johnnie To.  D’une part, le film marque le retour de son co-réalisateur et scénariste fétiche Wai Ka Fai (dont le dernier film, Written By, lui aussi orphelin de distributeur, est actuellement présenté à Fantasia).  D’autre part, il comporte une structure narrative complexe et parfaitement maîtrisée, chose assez inhabituelle pour un cinéaste qui a tendance à privilégier l’improvisation et la logique de la séquence individuelle à la logique de l’ensemble.

    Dès la séquence d’ouverture, le spectateur découvre un personnage intriguant, le détective Bun.  Ce dernier possède apparemment un don unique lui permettant de résoudre les enquêtes en se mettant à la place du tueur.  Manifestement dérangé, Bun est gentiment congédié après avoir résolu une enquête pour avoir découpé son oreille afin de l’offrir en cadeau à son patron.  Quelques mois plus tard, il doit reprendre du service pour retrouver une arme de policier égarée et utilisée pour commettre des crimes.  Comme le souligne David Bordwell dans son excellent texte accompagnant le disque, l’ingéniosité du film réside en bonne partie dans la complexification extrême de figures connues.  L’arme égarée est un classique du film policier, faisant penser entre autres au Chien Enragé de Kurosawa, de même que le personnage du policier entrant dans la tête du tueur.  Or, dans Mad Detective, les armes volées finissent par se multiplier, au point où il devient difficile de les discerner, et le détective n’est pas seulement brillant, il est véritablement possédé, puisqu’il peut voir la ou les personnalité(s) intime(s) des gens qui l’entourent.  Et comme son ennemi possède pas moins de sept personnalités différentes, cela donne l’occasion à Johnnie To et Wai Ka Fai de résoudre de superbes problèmes de mise en scène et de montage.

    À cet égard, les suppléments du DVD permettent de découvrir la démarche de cinéaste de Johnnie To et jettent un éclairage particulièrement intéressant sur une conception du cinéma (celui de Hong Kong) radicalement différente de l’approche auteuriste occidentale.  À l’occasion de la rétrospective lui ayant été consacré à la Cinémathèque française, le cinéaste s’est en effet prêté au jeu de l’entrevue publique après la projection de son film The Mission, qui l’avait à l’époque révélé sur la scène internationale.  Alors que l’intervieweur français n’a de cesse de louanger la profondeur thématique et l’originalité de son film, To explique qu’il adore tourné sans scénario (The Mission a été improvisé au quotidien pendant 17 jours), qu’il ne pense pas réellement aux thèmes abordés, ni à l’originalité de ses séquences, puisque tous ces éléments ne sont que la conséquence de problèmes de budget et de logistique.  Ainsi, une fameuse séquence de fusillade sans aucun coup de feu, portée aux nues par l’intervieweur, n’est que le résultat d’un budget serré ne permettant pas l’achat de balles à blanc!  De plus, To insiste constamment sur la grande diversité de son corpus, qui le plus souvent répond à des impératifs commerciaux, alors que son statut de cinéaste respecté à l’étranger n’est fondé que sur une infime partie de sa production.  Véritable dialogue de sourds, cette entrevue n’en est pas moins passionnante car elle révèle deux mondes, deux conceptions du cinéma aux antipodes.  Un bon polar, un cours de cinéma et une analyse de Bordwell : voilà comment faire un DVD.

Bruno Dequen


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