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REPARTIR À ZÉRO – par Marcel Jean

2010-07-22

    En 1987, le festival de Toronto puis celui du nouveau cinéma présentent Des ombres au paradis, un long métrage réalisé par un jeune Finlandais de 30 ans, Aki Kaurismäki. Une curiosité! Qui connaissait ce garçon, recalé à l’entrée de l’école de cinéma et pourtant déjà auteur de deux autres longs métrages? Qui a déjà vu un film finlandais? Qui a déjà entendu la musique de cette langue étrange? 


    D’emblée, toutefois, le cinéaste fait sa marque : sa mise en scène est précise, épurée, légèrement distanciée. On y décèle quelque chose de Bresson. Un peu de Melville, même, sans doute aussi du Godard… On y perçoit encore une sorte de parenté avec Jim Jarmusch, la coqueluche du moment : minimalisme, artificialité, humour pince-sans-rire, absence de sentimentalisme… On y dénote enfin une réelle sympathie pour la classe ouvrière : Des ombres au paradis raconte l’histoire d’amour entre un vidangeur taciturne et une caissière au chômage.


    Au cours des années qui suivent, la stature de Kaurismäki se confirme, ainsi que son style et ses préoccupations. On voit d’abord Hamlet Goes Business et Leningrad Cowboys Go America, puis Ariel et La fille aux allumettes (ces deux derniers films formant avec Des ombres aux paradis une « Trilogie prolétarienne »). De sorte qu’en cinq ans, les cinéphiles s’habituent au cinéma finlandais. Surtout que le grand frère d’Aki, Mika (né en 1955), s’est lui aussi mis de la partie avec Helsinki-Napoli All Night Long et Cha Cha Cha. On raconte que les deux frangins seraient à eux seuls responsables de 20% de la production cinématographique finlandaise depuis 25 ans.


    Au tournant de la décennie 1990, Aki Kaurismäki est connu, mais il n’a toujours pas la toute la reconnaissance qu’il mérite. Il travaille avec Jean-Pierre Léaud (J’ai engagé un tueur; La vie de Bohème), assumant encore plus directement sa filiation avec la Nouvelle Vague, approfondi ses recherches avec la même troupe d’acteurs (Kati Outinen, Matti Pellonpää, Kari Väänänen), continue de ses passionner pour la littérature. Car Kaurismäki est un littéraire : son premier long métrage, qui remonte à 1983, est une adaptation de Crimes et châtiments, il a touché à Shakespeare et à Henri Murger, il songe à adapter Juha, un classique de la littérature finlandaise déjà tourné par Mauritz Stiller en 1921. Cela sans compter que ses scénarios sont dialogués dans un finnois hyperclassique, qui n’a semble-t-il que peu à voir avec la langue parlée à Helsinki et dans les campagnes à la fin du XXe siècle. Puis, en 1996, Au loin s’en vont les nuages est présenté en compétition à Cannes. Kaurismäki est en voie d’être consacré.


    En 2002, retour à Cannes avec L’homme sans passé. Roman Polanski récolte la Palme d’or avec son Pianiste, mais Kaurismäki repart les mains pleines : Grand prix du jury, Prix d’interprétation féminine pour Kati Outinen et Prix œcuménique. Le voilà donc élevé au rang des plus grands. Il est ensuite finaliste pour l’Oscar du meilleur film étranger, mais refuse de se rendre à la cérémonie parce qu’il n’a pas le goût de faire la fête dans un pays en guerre. La même année, il boycotte aussi le New York Film Festival par solidarité avec Abbas Kiarostami, qui s’est vu refuser son visa d’entrée aux États-Unis.


    On peut voir L’homme sans passé à Télé-Québec, ce vendredi 23 juillet, à 23h04. L’un des grands films de la dernière décennie! Après avoir été tabassé par trois jeunes, un ouvrier se retrouve amnésique, à vivre dans un container au sein d’une petite communauté semi-clandestine, où il découvre la solidarité. Dans une soupe populaire, il fait la rencontre d’une officière de l’Armée du Salut, avec qui il se lie. Sans travail parce que sans identité, il finit par être reconnu lorsque la police publie sa photo dans les journaux. Une histoire toute simple que Kaurismäki raconte avec un délicieux sens de l’absurde, mais avec aussi une réelle affection pour ses personnages, qu’il parvient à faire exister en trois plans : ce patron d’usine en faillite qui cambriole une banque pour pouvoir payer ses employés avant de se suicider; cette directrice de l’Armée du Salut qui se découvre une âme de chanteuse de rock…


    L’homme sans passé est le film idéal pour s’initier à Kaurismäki. Tout est là, à commencer par l’implacable précision de son filmage. Un art de la mise en scène rare qui fait que ses films sont à la fois limpides et concis : ici, 97 minutes, ce qui est déjà beaucoup pour un cinéaste qui a signé plusieurs longs métrages de 70 minutes. Un sens de l’humour irrésistible qui permet de faire ressortir tout l’absurde des situations : la scène dans laquelle le « propriétaire » des containers menace de lâcher son chien si l’amnésique ne le paie pas mérite de figurer dans les anthologies. Un humanisme qui se déploie sans sentimentalisme ni bonne conscience, fruit d’une sorte de générosité lucide, à l’abri des clichés de classes sociales. Une sensibilité rock, enfin, qui accorde à la musique une grande place dans le cinéma de Kaurismäki.


    On ne peut écrire à propos de L’homme sans passé aujourd’hui sans avoir une pensée particulière pour Markku Peltola, qui y tient le rôle titre. L’acteur et musicien, qui faisait partie de la « troupe » de Kaurismäki, est en effet décédé chez lui, au petit matin, le 31 décembre 2007, à l’âge de 51 ans.


Marcel Jean

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