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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

L'ENFERMEMENT DES NICHES

2010-07-22

    Alors que le cinéma d'auteur et international peine à remplir les salles, l'équipe de Panorama Cinéma publiait la semaine dernière son premier ouvrage imprimé sur le cinéma japonais d'après-guerre. Outre la valeur critique que représente une telle anthologie, cette publication est d'autant plus intéressante qu'elle permet de prendre conscience d'une certaine évolution de la cinéphilie.


    D'une part, la sélection des films analysés est, de l'aveu même de l'équipe, une sorte de compilation de la collection Criterion (et de quelques autres éditeurs tels que Masters of Cinema). Sans la disponibilité de ces titres en DVD, une telle anthologie n'aurait probablement pas vu le jour. Mais plus encore, cet exemple illustre à quel point les multiples plateformes de diffusion de films ont désormais pris la place de la salle comme lieu unique et privilégié de la cinéphilie. Autrefois seule à détenir un monopole, la salle de cinéma doit désormais faire face non seulement au DVD et à la télévision, mais aussi à l'Internet. Si le nombre de cinéphiles a un peu diminué, le problème des salles est aggravé par le fait qu'un grand nombre d'entre eux naviguent désormais sur de multiples sites de visionnement. Or, cette dispersion du public est également le signe d'une multiplication possible de cinéphilies de niche.


    Contrairement à l'époque où les distributeurs et les diffuseurs (via le 'film du soir' à la télévision) décidaient des choix possibles pour le public, créant ainsi un bagage culturel commun, les jeunes amateurs de cinéma, génération post-Tarantino, peuvent  désormais utiliser l'immensité du web et la disponibilité des DVDs pour créer leur propre culture cinéphilique, ce qui n'aide pas l'idée d'une large communauté partageant la même passion et étant aisément identifiable pour les distributeurs-exploitants. Il n'y a plus simplement les amateurs de cinéma international, il y a les amateurs d'anime, de films d'exploitation asiatiques, de cinéma expérimental, etc. La cinéphilie est devenue une activité de niche.


   Malgré toutes les possibilités qu'offrent les supports actuels, il est tout de même fascinant d'observer qu'une équipe si jeune ait décidé de prendre comme premier sujet d'analyse le cinéma japonais classique. Outre le fait qu'une très grande quantité d'ouvrages et de textes ont déjà été écrits sur le sujet, ce qui n'est pas en soi un problème, il est intéressant de remarquer que ce choix fait preuve d'une volonté certaine de respecter une tradition cinéphilique, celle des grands auteurs. Kurosawa, Ozu, Mizoguchi et Kobayashi, cinéastes depuis longtemps consacrés au panthéon du cinéma international, constituent en effet la majeure partie de l'ouvrage. Non seulement ce choix rappelle l'importance qu'une certaine ligne éditoriale et la cinéphilie classique ont encore sur les cinéphiles actuels (après tout, parmi tous les DVDs disponibles sur le marché, ils se sont concentrés sur Criterion, dont le mandat affiché a toujours été de présenter le 'meilleur du cinéma classique et contemporain'), mais l'accumulation de noms de cinéastes majeurs ne peut que faire réfléchir à la quasi-disparition de ce type de cinéma de nos jours. Outre le fait qu'ils ont été canonisés par les cinéphiles, ces grands auteurs avaient en effet ceci de particulier qu'ils réussirent à rejoindre un public plus large que celui des véritables amateurs de cinéma. Car, quoi qu'on en dise, les véritables cinéphiles ont toujours été une niche. Et c'est justement cette disparition d'une ouverture au grand public qui explique (en partie seulement, bien sûr) les difficultés que connaissent actuellement distributeurs et exploitants.


    L'âge d'or du cinéma d'auteur et international n'a jamais été tant la conséquence d'une affluence de véritables cinéphiles, mais plutôt la consécration culturelle d'un certain cinéma (via certains auteurs) à un point tel que le grand public considérait la sortie d'un Fellini comme un événement important. De nos jours, quelques 'noms' comme Almodóvar ou Lars Von Trier maintiennent cette tradition, mais ils sont peu nombreux et fonctionnent essentiellement sur une aura établie faisant fi du film à l'affiche. Or, cette valeur culturelle qu'ont acquis les 'grands' du cinéma n'a jamais été que le résultat du travail acharné des critiques de l'époque, qui ont su porter aux nues certains artistes et convaincre le public de leur importance. Est-ce à dire que la plupart des cinéastes majeurs faisaient l'unanimité?  Certainement pas. Au contraire, de nombreux films tels que La Dolce Vita ou Viridiana étaient loin de rassembler tous les critiques. Mais leur importance culturelle a immédiatement été reconnue grâce aux débats qu'ils ont su provoquer. Un article isolé sur Hitchcock n'a aucun impact sur le public. C'est la multiplication des articles et surtout la richesse des analyses qui peuvent faire en sorte qu'un cinéaste devienne un indispensable. Et cette 'consécration' ne peut arriver que si un échange d'idées a lieu entre la critique spécialisée (du type Cahiers du cinéma ou 24 Images), qui n'a, par sa nature même, toujours eu qu'un lectorat spécifique et limité, et la critique généraliste, dont l'impact potentiel auprès du public est théoriquement bien plus large. Or, cette dernière souffre actuellement d'une dévalorisation due en grande partie à la concurrence de l'Internet, terreau fertile de la critique amateur dont le contenu faible en analyse mais fort en évaluation subjective est très proche de la presse généraliste. Or, si l'affirmation d'opinion est le cœur de la critique, il n'est pas surprenant d'observer qu'une bonne partie du public se fie désormais plus aux 'critiques' de cinemamontreal qu'à celles des journaux. Pour que les films puissent vivre et respirer au sein de notre culture, il est impératif qu'un discours cinéphilique fondé sur l'échange et le dialogue d'idées refasse surface. Les amateurs de cinéma sont encore là, il faut aller les chercher. Une fois cette étape franchie, le grand public devra prendre note.


Bruno Dequen

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