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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

VOIR GRAND

2010-07-29

    Le mercredi 28 juillet 2010 restera gravé dans la mémoire de nombreux cinéphiles montréalais pour plusieurs raisons. D'une part, ils ont pu assister à ce qui est probablement le plus gros événement-cinéma des dernières années : la projection spéciale du Metropolis de Lang accompagné d'un orchestre à la Place des Arts. D'autre part, le succès de cette projection est une date marquante dans l'histoire d'un jeune festival aux ambitions de plus en plus grandes. Devant une salle Wilfrid Pelletier de la Place des Arts pleine à craquer (près de 3000 personnes), Gabriel Thibaudeau, le compositeur et pianiste de la Cinémathèque Québécoise, dirigeant pour l'occasion un orchestre de treize musiciens, a accompagné avec une composition originale la projection du film de Fritz Lang. Une performance mémorable, admirablement décrite par François Lévesque dans cet article du Devoir.  Or, un tel succès est d'autant plus marquant qu'il ne s'agissait pas d'une projection isolée, mais du gala de clôture du Festival Fantasia.

    Le plus jeune des grands festivals de films de Montréal affiche depuis plusieurs années maintenant son ambition d'être reconnu comme le plus important événement cinématographique de Montréal. Diversifiant sa programmation pour ne plus être considéré comme un simple festival de genre, augmentant son contenu canadien et québécois afin de pouvoir accéder aux subventions gouvernementales, Fantasia est en pleine phase de transition. Cela fait un moment déjà que ce festival clâme haut et fort qu'il est le plus populaire en ville, puisqu'il possède le plus grand nombre de spectateurs. Cette popularité est d'ailleurs l'argument principal du festival pour demander davantage de financement. Que Fantasia soit le festival le plus important en terme de spectateurs à Montréal, c'est un fait incontestable, même s'il faut tout de même relativiser cette popularité par rapport aux autres événements. D'une part, il s'agit du festival le plus long.  Plus de deux semaines par rapport aux dix jours traditionnels auxquels les autres manifestations demeurent attachées. D'autre part, il est difficile de comparer des événements ayant des mandats complètement différents. Demeurant malgré tout concentré sur le cinéma de genre, Fantasia peut compter sur de nombreux films plus commerciaux et ludiques attirant facilement un public jeune. À l'opposé, le Festival du nouveau cinéma qui, sur le plan de la popularité est le principal 'concurrent' de Fantasia, reste quand à lui attaché à un cinéma d'auteur plus pointu et traditionnel qui, par sa nature même, est plus difficile à vendre. Attirer un jeune public à une projection d'un film policier de Hong-Kong, c'est une chose. Essayer de remplir une salle avec le premier film sombre et méditatif d'un jeune auteur bulgare, c'est un tout autre défi. Bien entendu, cela n'enlève rien à Fantasia. Et le franc succès remporté non seulement par Fantasia cette année mais aussi par leur 'première Place des Arts' demeure un message fort lancé aux autres événements : nous sommes désormais le plus grand festival de films à Montréal.

    Le gala de clôture soulève également deux questions importantes. Un tel événement peut-il être reproduit? Un cas comme Metropolis est en effet un cadeau tombé du ciel pour Fantasia. Outre son statut de grand monument du cinéma mondial capable de rassembler les cinéphiles, l'œuvre de Lang avait l'intérêt pour le festival d'avoir eu une influence majeure sur les films d'anticipation qui lui ont succédé, à un point tel qu'il peut également susciter un grand intérêt pour le public traditionnel du festival. Il s'agissait donc d'un cas exceptionnel qui permit à Fantasia d'élargir son public sans renier la logique de sa programmation, et il sera passionnant de voir ce que fera le festival l'année prochaine.

    Au-delà de l'événement, ce retour dans Metropolis a également permis de retrouver le sens inouï de la composition spatiale et du rythme visuel de Fritz Lang. Profitant pleinement des capacités du cinéma muet, Lang exploite en particulier le potentiel qu'un jeu d'acteur théâtral permet. Alternant constamment entre la pénible lenteur des ouvriers, la surexcitation dynamique des bourgeois, l'immobilisme du dirigeant de la ville, et les scènes de panique incontrôlables, le film de Lang est une sublime leçon sur la puissance  graphique des corps en mouvement. Car, au-delà du récit somme toute assez simpliste, Metropolis demeure un festin visuel sans pareil. Et les personnages n'ont pas tant d'intérêt pour leur individualité que pour le potentiel mythique qu'ils contiennent. À la limite, Lang aurait pu faire comme son confrère Murnau qui, cette même année 1927, ne donnait même pas de noms à son couple de L'Aurore. Dans les deux cas, le cinéma n'est pas tant exploité pour construire un récit psychologique mais pour représenter un conte mythique et universel. Avec l'arrivée du parlant, la profondeur psychologique est devenue impérative, les dialogues nécessitaient un type de jeu plus sobre et le potentiel des images pures n'était plus le seul moyen au service des cinéastes. En revoyant le triomphe de Metropolis comme représentation des capacités mythiques du cinéma, on peut comprendre pourquoi un grand critique comme Béla Balázs voyait l'arrivée du son d'un très mauvais œil.

Bruno Dequen

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