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LE GÉANT INDIEN – par Marcel Jean

2010-07-29

    Lorsque Pather Panchali (aussi connu en français sous le titre La complainte du sentier) est présenté et primé à Cannes, en 1956, Satyajit Ray a 35 ans et est un parfait inconnu. L’homme fait immédiatement une très forte impression. Non pas, comme on l’a souvent écrit, parce qu’avec lui l’Occident découvre le cinéma indien (Boot Polish de Prakash Araru et Biraj Bahu de Bimal Roy, deux films tournés en langue hindie, étaient en compétition à Cannes dès l’année précédente), mais plutôt parce qu’on reconnait en lui un tempérament de cinéaste exceptionnel. Dans un style proche du néo-réalisme, qui rappelle inévitablement Rossellini et de Sica, mais qui s’apparente aussi au travail du Portugais Manoel de Oliveira (Aniki Bóbó), Ray raconte l’enfance d’un fils de paysan bengali. L’œuvre est austère et sensible, étonnamment maitrisée venant d’un débutant. En fait, on l’apprendra lors du festival, le réalisateur n’a alors en poche pour toute expérience cinématographique qu’un petit boulot d’assistant de Jean Renoir (non crédité au générique) lors du tournage du Fleuve. Pour le reste, il a fondé un cinéclub à Calcutta, a vu Le voleur de bicyclette à Londres, a été inspiré par les photos de Cartier-Bresson et a travaillé comme publiciste.

    Pour comprendre la nature de l’impact de Satyajit Ray, à Cannes, en 1956, il vaut la peine de décrire l’homme par delà son film : une sorte de géant (1 m 96 et plus de 100 kilos) issu d’une grande famille (il est le fils d’un célèbre poète bengali; sa famille est liée à Rabîndranâth Tagore, prix Nobel de littérature en 1913) et doté d’un charisme et d’une vivacité intellectuelle d’exception. Il parle un anglais impeccable, pratiquement sans accent indien. Comme s’il avait tous les talents, il scénarise lui-même tous ses films et en compose même la musique à partir de 1958. Désormais, le cinéma doit compter avec lui.

    Le salon de musique, que TFO diffuse ce vendredi 30 juillet à 21h ainsi que ce samedi 31 juillet à 0h30, compte parmi les sommets de l’art du cinéaste. Réalisé en 1958, le film raconte l’histoire d’un aristocrate ruiné qui dépense tout ce qui lui reste en organisant des spectacles dans son somptueux salon de musique. Il s’agit donc d’un film portant à la fois sur l’amour de l’art, sur la préservation des apparences et sur la déchéance d’une classe sociale jumelée à la montée d’une autre, l’aristocratie étant en Inde comme ailleurs supplantée par la bourgeoisie. Œuvre d’un sublime raffinement, inégalable introduction à la culture classique indienne (la séquence dansée par Rushan Kumari est une pièce d’anthologie), Le salon de musique est aussi un drame prenant, transcendé par le regard sans complaisance de Ray. Un chef d’œuvre!

    Lion d’or à Venise pour Aparajito en 1957, Ours d’or à Berlin pour Tonnerres lointains en 1973, Satyajit Ray est mort le 23 avril 1992, quelques jours avant ses 71 ans. Trois semaines plutôt, il recevait un Oscar honorifique. Alité, l’immense cinéaste parvenait encore à livrer un discours de remerciement brillant, déridant même l’assistance en racontant comment, jeune amoureux du cinéma, il avait écrit à Ginger Rogers puis à Billy Wilder, sans recevoir de réponse. Cet homme était un géant.

Marcel Jean

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