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LA FIÈVRE – par Marcel Jean

2010-08-12

    Chez Truffaut, curieusement, les films les plus célèbres ne sont pas nécessairement les plus intéressants. Prenons Jules et Jim, dont la notoriété est immense, qui ne vaut pourtant pas Les Deux Anglaises et le continent, cette autre adaptation d’Henri-Pierre Roché. Jules et Jim, c’est bien! Mais c’est aussi l’exemple typique du film écrasé par son propre mythe. Une fois qu’on s’est bien rappelé Jeanne Moreau chantant Le tourbillon, il n’en reste pas grand-chose. En fait, ce qu’il y a de meilleur dans le film – par exemple l’échange de lettres en Jim et Catherine, lorsque vient le temps de rompre – est précisément emprunté au roman Les Deux Anglaises, que Truffaut adaptera dix ans plus tard. Un roman plus dur, qui donnera un film plus complexe, plus intense, presque proustien, qui sera d’abord très mal reçu à sa sortie en 1971 (échec public; critique dévastatrice de Jean-Louis Bory), mais qui sera finalement redécouvert et réévalué en 1984, lorsque sortira enfin la version définitive. Aujourd’hui, nous sommes plusieurs à placer Les Deux Anglaises et le continent bien plus haut que Jules et Jim dans la hiérarchie des films de Truffaut.

    Autre exemple : Le dernier métro. En 1980, Truffaut termine ce film portant sur un théâtre de Montmartre sous l’occupation. Le succès est inespéré : le public accourt, la critique est pratiquement unanime, le film remporte dix Césars et une nomination aux Oscars. Le dernier métro, c’est bien! Très bien même! Pourtant, aussitôt le film sorti, Truffaut enchaîne avec un projet intimiste et fiévreux, un projet qui le passionne et qu’il aborde dans l’urgence, profitant du succès de son fil précédant pour enchaîner à toute vitesse. Ainsi, le scénario de La Femme d’à côté est écrit en deux mois, entre le 4 décembre 1980 et le 11 février 1981. Quant au tournage, il s’amorce le 1er avril et est bouclé en six semaines. Le film sortira le 30 septembre de la même année, exactement un an après la sortie du Dernier métro.

    La Femme d’à côté, c’est l’histoire d’une passion entre un homme et une femme, une passion qui refuse de muter en autre chose, ce qui a pour résultat d’entraîner leur destruction. C’est donc l’histoire de Mathilde et de Bernard qui se retrouvent, par hasard, quelques années après avoir vécu une relation enflammée, qui s’est terminée dans la douleur et la dépression. L’un et l’autre sont désormais mariés, mais le feu brûle toujours en eux et leur nouvelle rencontre amorce la machine infernale de la tragédie.

    Pour mettre cela en scène, Truffaut a besoin d’un couple d’acteurs. Il lui faut LE couple. Le projet est périlleux et repose entièrement sur la force des interprètes. Il a ciblé Depardieu, déjà présent dans Le dernier métro et avec qui il a l’impression qu’il peut aller plus loin. Il a repéré Fanny Ardant dans la série télévisée Les Dames de la côte et désire travailler avec elle. Lors de la soirée des Césars, le 31 janvier 1981, il les présente l’un à l’autre. Elle sera Mathilde, il sera Bernard.

    TFO présente La Femme d’à côté ce jeudi, 12 août, à 21 heures, avec reprise dans la nuit de samedi à dimanche, à 1 heure. Truffaut y joue du contraste entre des lieux froids et impersonnels (un parking, des maisons modernes de la banlieue de Grenoble), un filmage maîtrisé, qui donne délibérément l’impression d’être calculé (mouvements de caméras millimétrés; lumière neutre; cadres d’une implacable précision) et des personnages en proie à la fièvre, des êtres soumis au désordre du désir. De ce contraste nait la tension qui fait tenir le film, ce sentiment que rien ne pourra freiner l’élan des personnages. On a d’un côté le confort petit bourgeois, la vie ordonnée – heureuse même – et de l’autre cette force dévastatrice, ce mystérieux magnétisme qui fait s’attirer les corps de Bernard et de Mathilde, cette furieuse énergie qui avale tout (la famille, le travail, la réputation, les individus eux-mêmes) à la façon d’un trou noir.

    Entre Le Dernier métro et La Femme d’à côté, c’est ce dernier film que je choisis. Il y a là une audace, un goût du risque, une sorte de foi dans le cinéma... Je ne vois pas d’autre film qui ait su, à ce point, rendre à l’écran l’ivresse toxique de la passion.

Marcel Jean

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