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STILL WALKING – critique de Mathieu Li-Goyette

2010-08-12

MANIÈRES DE VOIR

    Depuis Still Walking, Hirokazu Kore-eda a déjà fait deux autres films. Un documentaire pour la télé japonaise sur la musique et Air Doll, coqueluche de la dernière édition du Festival de Toronto et débarqué à Montréal dans le cadre du Festival Fantasia en juillet dernier. Symbole d’un retour à ses origines fantastiques, le Pinocchio perdu dans le contemporain d’Air Doll succédait à l’une de ses œuvres les plus maîtrisées et les plus calmes. Or, la sortie récente en DVD de Still Walking permet justement d’apporter certains bémols à la réception qu’a connu ce film qui fut l’un des succès critiques les plus importants de 2009.

    Au Québec, le cinéma japonais a presque toujours connu de grands problèmes de distribution. Avec la prolifération des DVDs, ce ne sont pas seulement les œuvres de Kurosawa qui reviennent à la vie, mais aussi celles de ses contemporains et successeurs. D’une part, le regard se restreint par l’attente du public occidental d’un exotisme lointain. D’autre part, la volonté critique d’apposer des étiquettes a poussé nombre d’entre nous à dire que Hirokazu Kore-eda était, avec Still Walking, le digne descendant spirituel d’Ozu. Or, Kore-eda est en fait plutôt éloigné d’Ozu ou de l’« anti-cinéma » (pour reprendre à David Bordwell sa juste expression). Bref, il ne faudrait pas crier son nom à la simple vue d’une famille japonaise à table ou d’un train toussotant à l’arrière-plan. Le préconception d’un critique – surtout en matière de cinémas nationaux – est son pire ennemi. Bien heureux pour Ozu qui s’en trouve réactualisé, mais moins pour l’autre créateur d’un cinéma considérablement différent.

    Dans Still Walking, Kore-eda filme la réunion d’une famille en l’honneur d’un fils décédé après avoir sauvé un enfant de la noyade il y a 15 ans. En plus des membres de la famille , l’ancien enfant rescapé est invité chaque année à table par les endeuillés pour une sinistre raison.  En effet, ce survivant n’est aujourd’hui qu’un cancre, un homme qui, à 25 ans, ne sait quoi faire de ses journées, ce qui permet à la famille de continuer à culpabiliser le ‘responsable’ pour la mort accidentelle de l’héritier.  Grand drame japonais qu’Ozu, le filmeur de bornés et non de fainéants, n’a jamais présenté (sauf exception de sa trilogie des années 1930 sur le père monoparental Kihachi).    

    La tragédie éclate tranquillement. Son nœud est au passé et le poids des souvenirs viendra accabler les protagonistes du présent; Ozu, pour filer la comparaison, s’attardait avant tout à l’inéluctabilité des obligations futures de ses personnages. Kore-eda use de larges plans fixes avec du détail parfois – mais rarement – comme pour mettre l’emphase sur une rime de son poème portant sur la brisure des liens familiaux. Le portrait du défunt, les gestes précis à la cuisine, des poignées de mains se donnant de près ou de loin, le touché est chose rare chez Kore-eda et se démarque par un rapprochement de la caméra. Tellement rare, en fait, qu’Air Doll en fera son gag récurrent; on ne peut toucher la femme gonflable sans qu’elle n’explose.

    Dans Still Walking, la séparation observée des « touchés » familiaux se fait sur un ton doux-amer, expliquée comme une nécessité de l’héritage d’une tradition léguée à une modernité.  Des indices dissimulés tout au long du film nous font découvrir le mal tapissé sous le « clan » qui est, lui, filmé dans sa fausse harmonie lors des plans portés par une caméra à l’épaule dansante. Alors que la technique d’Ozu était portée par une caméra à hauteur de tatami, mais aussi par une utilisation de la profondeur de champ comme organigramme social renoiresque et un jeu très précis de composition spatiale, Kore-eda est plutôt porté vers la poésie des couleurs et de la musique : des manies sentimentalistes perçues de façon tout autre par son fameux mentor dont, il faut bien l’avouer, il s’est inspiré pour la structure et les archétypes de son récit.

    Or, puisque Kore-eda prend justement son sens grâce à l’harmonie de ses images, il faut peut-être prendre le temps de glisser un mot sur l’édition québécoise du DVD signée par le distributeur FunFilm. Qu’il n’y ait pas de suppléments ne surprend guère et nous n’aurions que des louanges si le grain de l’image n’était pas si semblable à celui de la télévision ou si la profondeur de champ ne s’aplatissait pas ainsi derrière l’avant-plan comme un morne flou.

    À la recherche du lyrisme depuis Maborosi (1995), les chemins, impossibles ou réalistes, ont mené Kore-eda à peaufiner sa quête de la mémoire et des vies perdues, thème récurrent d’une œuvre cherchant à comprendre comment digérer le deuil des être chers. Dans After Life (1998), Kore-eda créait une salle de classe dans l’au-delà où tous pourraient scénariser et réaliser le film du plus beau moment de leur vie. Le cinéma empêchait l’oubli et gravait, pour le spectateur et les protagonistes, un « moment d’éternité » sur la rétine. La tentative réussie parvenait, ne serait-ce qu’un seul instant, à donner du sens à la mort. Et si Air Doll semblait récemment avoir évacué le corps de la question en réfléchissant sur l’âme et son réceptacle qui y est dégonflé ou regonflé à la guise des ambitions comiques du cinéaste, Still Walking se voulait une vision sur l’effritement, à l’interne, d’une famille qui ne se réunit annuellement que pour la commémoration d’une mort. L’aîné de la famille, frère du défunt et homme apparemment bon, conclut le film et dévoile la vérité : « Plus besoin de visiter les grands-parents pour une année encore. Une fois l’an, c’est bien assez ».

Mathieu Li-Goyette

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