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AUTOBIOGRAPHIE D’UNE LOUVE – par Marcel Jean

2010-08-19

    Lancé au festival de Cannes en 2007, Persepolis de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud fait l’événement. Personne alors n’attend ce film d’animation adapté d’une série de quatre bandes dessinées autobiographiques publiées par Satrapi entre 2000 et 2003. La compétition, à Cannes, en 2007, est relevée, entre les frères Coen (No Country for Old Men) et Gus Van Sant (Paranoid Park), entre Béla Tarr (L’homme de Londres) et Alexandr Sokourov (Alexandra), entre Julian Schnabel (Le scaphandre et le papillon) et Christian Mungiu (4 mois, 3 semaines et 2 jours)… Pourtant, Satrapi et Paronnaud repartent avec le Prix du jury, ex-aequo avec Lumière silencieuse de Carlos Reygadas. Sur la Croisette, Persepolis anime les conversations et le gouvernement iranien proteste officiellement contre la présence du film au festival.

    On peut dire que c’est à partir de ce moment que l’attitude de plusieurs critiques à l’endroit du cinéma d’animation commence à changer. À Cannes, le délégué général Thierry Frémaux se frotte les mains : lui qui a décidé d’ouvrir la compétition au cinéma d’animation, lui qui en 2001 s’est même permis d’inviter Shrek  et un « anime » japonais (Innocence de Mamoru Oshii), se voit récompensé : l’accueil fait à Persepolis est providentiel car il accrédite sa philosophie d’ouverture. L’année suivante, il a encore la main heureuse en présentant Waltz with Bashir d’Ari Folman.

    Mais le succès cinématographique de Persepolis, s’il n’est pas exactement prévisible, est quand même tout sauf improbable. C’est qu’il y a, à la source du film, une œuvre riche, stimulante, tant sur le plan graphique que narratif. Les quatre tomes de la bande dessinée racontent 15 années de l’existence de Marjane Satrapi, de son enfance peu avant la Révolution islamique à son départ définitif de l’Iran en 1994. Entre ces deux moments, la prises d’otages à l’ambassade des États-Unis, la guerre Iran-Irak, le durcissement des règles, Marjane qui se rend à Vienne pour y faire ses études, son retour à Téhéran dans un pays en ruines, son mariage aussitôt suivi de son divorce… 15 années de la vie d’une femme au cœur de l’Histoire, 15 années de passion, de révolte, de lutte, d’affirmation… Une sorte de monument dans l’histoire de la BD, comparable au célébrissime Maus dans lequel Art Spiegelman raconte la Deuxième Guerre mondiale du point de vue d’une famille juive.

    Décidant d’adapter l’œuvre au cinéma, Satrapi et Paronnaud en conservent l’essentiel de la trame, tout en misant judicieusement sur le mouvement, les ruptures de style et l’utilisation de la couleur. Ils réservent toutefois quelques différences dans le dosage des effets, dans le récit de certains épisodes –  comme lors de la séquence de la dénonciation dans le parc, où encore lorsque Marjane annonce à ses amies qu’elle n’est plus vierge – le tout en tenant compte des spécificités du média. Le cinéma n’est pas la BD!

    Télé-Québec diffuse Persepolis le mercredi 25 août, à 21h. On y voit l’Iran comme on ne l’a jamais vu, tant dans le cinéma occidental que dans le cinéma iranien. On y voit une société qui passe d’une dictature à une autre, des citoyens qui tentent de survivre, qui essaient de se ménager un espace de liberté dans le secret de leur foyer. On y voit une société en proie à la bêtise dogmatique, des individus qui résistent comme ils peuvent, qui subissent, tandis que d’autres participent allègrement à l’hypocrite guerre morale qui gangrène le pays. Virulente critique sociale débordant d’un humour vivifiant, Persepolis est aussi et surtout un exceptionnel portrait de femme. Il fallait d’ailleurs, pour que le passage du livre à l’écran fonctionne, donner une voix à Marjane. C’est  Chiara Mastroianni qui s’en charge, avec un engagement remarquable, épaulée par sa mère (Catherine Deneuve prête sa voix à la mère de Marjane) et par Danièle Darrieux (dans le rôle de la grand-mère). Un trio idéal, à la hauteur de ce projet unique.

Marcel Jean 

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