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THE RED SHOES – critique de Bruno Dequen

2010-08-19

L’IVRESSE DE LA CRÉATION

    Gene Kelly aurait obligé ses collaborateurs à regarder le film quinze fois avant le tournage de An American in Paris.  Après l’avoir vu, Brian de Palma aurait définitivement décidé de devenir cinéaste.  Depuis plus de vingt ans, Martin Scorsese – qui est d’ailleurs en partie responsable de la restauration du film via sa Film Foundation – clame son amour des films de Michael Powell et Emeric Pressburger, affirmant souvent que The Red Shoes est leur chef d’œuvre, opinion qui semble être corroborée par la présence régulière de ce drame musical sur les liste des meilleurs films de l’histoire.

    Bref, suivre en 2010 le destin tragique de Victoria Page, la jeune ballerine au talent immense, partagée entre sa passion dévorante pour la danse (incarnée par Boris Lermontov, son imprésario sans pitié) et son amour pour Julian Craster, un jeune compositeur aussi ambitieux qu’elle, ne peut être une expérience neutre et dénuée de toute attente.  Car, malgré une sortie initiale désastreuse en Grande Bretagne en 1948 – échec en partie provoqué par le manque de soutien de la part des producteurs mêmes du film, qui ne croyaient pas en son potentiel – , le film a par la suite raflé son lot de prix, fut présenté pendant plus de deux ans à New York, et connut une influence sans égal, non seulement sur les comédies musicales qui l’ont suivi, mais aussi sur un grand nombre d’artistes qui se sont inspirés des techniques développées par les Archets (le surnom du duo Powell-Pressburger) pour ce film.  Dans le commentaire audio accompagnant le vieux Laserdisc Criterion de Raging Bull, Scorsese soulignait par exemple l’impact qu’avait eu sur lui le montage de la scène du miroir brisé, expliquant que la capacité des cinéastes anglais à suggérer la violence au moyen d’une coupe avait profondément  influencé sa propre mise en scène de la violence physique.

     Ainsi, cette fascination pour la technique déployée dans le film est en grande partie responsable de son statut de film mythique.  Non seulement le montage, mais surtout l’utilisation du procédé technicolor par le directeur photo Jack Cardiff (qui avait reçu un Oscar pour sa précédente collaboration avec les Archets sur Black Narcissus) et le travail incroyable du peintre Hein Heckroth à la direction artistique.  Comme le souligne Thelma Schoonmaker (la monteuse de Scorsese et veuve de Powell), The Red Shoes fut pour beaucoup de jeunes artistes la représentation ultime des capacités artistiques du cinéma, une sorte d’explosion de « cinéma pur », pour reprendre ses propos.  Or, la plupart des intervenants dans les suppléments disponibles sur l’édition DVD utilisent cette affirmation pour souligner l’importance que revêt la présente restauration du film.  Comme nous le démontrent les nombreux extraits comparatifs (une habitude chez Criterion), le film n’était plus que la pâle copie de ce qu’il avait été à sa sortie.  À cet égard, la restauration du film ne peut que susciter l’admiration de tous.  Le DVD (et surtout le Blu-Ray) parvient à redonner vie à la subtilité du travail de Cardiff, et les multiples couleurs composant chaque plan du film sont un régal pour les yeux, en particulier lors de la fameuse séquence de ballet.  Le seul problème?  Après un tel festin visuel, une grande partie des films contemporains vous sembleront fades1.  Mais la beauté des images suscite également un questionnement.  Si la facture visuelle du film est à ce point responsable de l’impact que ce dernier a eu, comment se fait-il alors que cette influence ait pu traverser si facilement les années, alors que la plupart des artistes mentionnés plus haut n’avaient manifestement jamais pu voir le film ‘correctement’ avant 2009?  Deux réponses.  D’une part, malgré leur pouvoir de persuasion, il faut se méfier des démonstrations techniques (les comparaisons avant-après) constamment mises de l’avant par les éditeurs de DVD et les équipes de restauration.  S’il est fort probable que The Red Shoes méritait un bon nettoyage, le film était tout de même loin d’être aussi laid que ce que les suppléments veulent nous faire croire.  D’autre part, même si le triomphe visuel que représente le film est indéniable, il est possible que l’influence de The Red Shoes soit tout aussi bien générée par le formidable récit sur la création artistique qu’il présente.

    Or, si le destin tragique de notre héroïne, incapable de choisir entre sa passion pour la danse et son amour pour le compositeur, représente assurément une vision romantique séduisante de l’artiste dévoré par son art, c’est avant tout la représentation de Boris Lermontov, le directeur de la compagnie de ballet, qui permet au film de demeurer aussi intriguant en 2010 qu’il le fut en 1948.  Interprété par Anton Walbrook (né Adolf Wohlbrück), un acteur juif-allemand émigré en Angleterre depuis la guerre et révélé par les Archets dans leur Life and Death of Colonel Blimp, Lermontov est dictatorial, obsessif, fétichiste (il faut le voir caresser une sculpture de chausson!), sexuellement ambigu, injuste et passionné.  Il est le seul élément permettant au film de dépasser la simple description d’un trio amoureux pour atteindre l’essence de l’acte de création.  Personnage sans talent individuel, Lermontov n’a de cesse d’utiliser les gens qui l’entourent pour réaliser ses visions.  Il est LE metteur en scène, l’homme dont la passion pour son art est telle qu’elle ne lui permet pas d’établir de réels contacts humains, puisque tout être n’a pour lui d’intérêt que pour ce qu’il apporte à l’œuvre en développement.  Homme froid dont l’hypersensibilité ne se manifeste que dans la solitude, Lermontov est une figure tragique et une source d’inspiration qui aura su, c’est certain, donner l’envie à de nombreux jeunes gens de plonger dans l’univers incroyable de la création.
 
Bruno Dequen

1À cet égard, voici un article amusant sur les tendances agaçantes du cinéma contemporain.

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