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LE SEPTIÈME SCEAU – critique de Bruno Dequen

2010-08-26

LE CLOWN GROTESQUE  

    Il y a eu un avant et un après Septième sceau. Avec Citizen Kane et autres Cuirassé Potemkine, l'œuvre phare de Bergman fait partie de la courte liste des films ayant eu un impact culturel majeur sur l'histoire du cinéma. Déjà soutenu par les jeunes critiques des Cahiers du cinéma (qui avaient été marqués par Monika quatre ans auparavant), Bergman n'était pas exactement un inconnu lorsqu'il sortit son allégorie moyenâgeuse, mais son rayonnement, confirmé par le succès cannois récent de Sourires d'une nuit d'été, demeurait confiné au public friand de cinéma international. La sortie du Septième sceau marque de ce point de vue un bouleversement sans précédent, puisque le film, suivi quelques mois plus tard par Les fraises sauvages, va connaître un succès tel qu'il peut être considéré comme le principal instigateur de l'explosion de ce que les Américains nomment l'art-house cinema dans le monde. Avec ce film, Bergman prouva au monde entier que le cinéma était un art majeur, personnel et capable de traiter de sujets complexes, et il ouvrit la porte aux Fellini, Antonioni, Godard et compagnie pour de nombreuses années à venir.

    Il est vrai que l'œuvre de Bergman affichait avec aplomb une certaine idée du cinéma qui fit école. Dans le documentaire présent sur le DVD du film, le cinéaste réaffirme ainsi qu'il avait fait Le Septième sceau pour combattre sa propre peur de la mort et questionner la présence de Dieu. Grand programme en perspective! Qui plus est, inspiré par les fresques tapissant les églises de son enfance soumise à l'autorité de son pasteur de père, Bergman décida de reproduire à l'écran certaines de ces images, dont la plus marquante demeure bien sûr la partie d'échec entre un chevalier et la mort. Saupoudrons le tout d'une direction de la photographie hyper-contrastée jouant dès le début du film sur la rugueur sombre des paysages nordiques et la présence de dialogues en suédois sous-titré, et nous obtenons le prototype du film d'auteur sérieux et conscient de sa propre importance depuis longtemps parodié à toutes les sauces. Perception injuste? Sous certains aspects, il faut bien admettre que le film se prête particulièrement bien à la parodie. En particulier certains dialogues, qui ont une tendance à exprimer littéralement les thèmes de Bergman. Lorsqu'un personnage questionne l'existence de Dieu, il l'exprime clairement avec une élocution peu commune.

    Mais cette perception du film comme une pièce de musée importante, dépassée et facilement catégorisable disparaît au moindre visionnement du film qui, plus de 50 ans après sa sortie, demeure aussi inclassable et original qu'il le fut à l'époque. Et drôle. Derrière ses nombreuses références pompeuses (la musique inspirée de Carmina Burana, les reproductions de fresques, etc.), Le Septième sceau demeure en effet l'un des films les plus drôles de Bergman. Utilisant judicieusement la dynamique du chevalier-servant à la Don Quichotte – Poncho Villa, le cinéaste joue sur le contraste permanent entre les réflexions philosophiques de son Antonius Block et les commentaires sarcastiques et pleins d'esprit de son Jöns de valet. Il suffit de revoir entre autre la scène dans laquelle Jöns commente en direct la réconciliation du couple du forgeron, ou celle où il ironise sur les croisades avec un peintre, pour prendre toute la mesure du génie comique de Bergman. Mais la véritable star comique demeure la mort elle-même. Le cinéaste dit avoir voulu donner au personnage le teint d'un clown dans un costume sombre. Avec son visage à la Eisenhower, sa prédilection pour les jeux et son impassibilité, la mort est un personnage décidément étrange et ridicule.  D'autant plus que, dans un monde apparemment oublié de Dieu, il semble trimer pour deux. Toujours présent, jouant des tours, mettant lui-même la main à la pâte si nécessaire (il est difficile de revoir la scène où il coupe un arbre à la scie sans rire), la mort est un véritable travailleur de classe moyenne sans aucun répit! Comédie, épopée historique, allégorie de la guerre froide, questionnement théologique, buddy movie : Le Septième sceau est tout cela, et plus encore. Il n'a jamais aussi bien porté ses 53 ans.

Bruno Dequen

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