Format maximum

Plateau-télé

ATOUT MATOUS - par Robert Lévesque

2010-09-02

    Je vous reviens avec Le Chat. Mais un chat mort. Plus précisément, un chat empoisonné. Trouvé à la cave par le vieux qui l’aimait tant, plus que tout et plus que toutes, entendons par là sa mère, sa première épouse et sa seconde, celle-là surtout, la maudite qui lui a fait manger des saletés létales ! Pourquoi ce meurtre d’un chat de maison ? Parce que la vieille, veuve remariée à ce veuf qui ne l’honorait plus au lit depuis des lustres, détestait l’intrus poilu (c’était très réciproque) qui n’avait d’attention que pour son maître (un chat aurait un maître ? certes pas, mais de l’amour, si…, j’en sais quelque chose mais ne vous dévoilerai pas ma vie privée…).
 
    Ce chat dans le roman de Simenon (mais rappelons d’abord que Simenon n’aimait pas les femmes et qu’il prétendait par voie de conséquence en avoir baisé comme ça mille !), s’appelait Joseph. Le vieux Émile Bouin, retraité des travaux publics, l’avait trouvé dans une ruelle de Charenton. Mais dans le film qu’en tira Pierre Granier-Deferre en 1971, il s’appelle « le greffier » (c’est con !) et monsieur Bouin ne s’appelle plus Émile mais Julien, retraité des chemins de fer. Pourquoi est-ce qu’on nous change tout comme ça, sans raison ? Le plus pénible, ce ne sont pas ces changements de détails, au fond, ça n’agacerait pas longtemps si le film était aussi bon que le roman. Mais avec Simenon, mes excuses à la confrérie, une adaptation cinématographique (aussi talentueuse soit-elle, pensons à L’Horloger de Saint-Paul de Tavernier et à Monsieur Hire de Patrice Leconte meilleur que Panique de Duvivier s’agissant du même roman, Les funérailles de monsieur Hire) ne monte jamais à la hauteur du livre. Même au box-office, un Simenon papier peut dépasser un Simenon celluloïd.
 
    J’ai relu le roman (l’un des 21 entrés au palace de La Pléiade), mais je n’ai pas revu le film (qui passera le 9 septembre à 21 heures sur TFO). Ce film, bien sûr, est porté par le jeu puissant de deux grandes et exceptionnelles bêtes de l’écran, Signoret et Gabin, on ne peut pas les oublier ces deux-là ; ils étaient au sommet de leurs débuts de fins de carrière, royaux dans leurs vieillesses et, comme des monarques déchus, ne parlant presque pas parce que, dans le roman, l’assassinat du chat par la vieille met fin à leurs derniers restes de civilités, chacun se la fermant pour de bon, n’adressant plus la parole à sa pourriture de conjoint, la poufiasse et le porc. Deux individus qui n’auraient jamais dû se remarier ensemble. Paraphrasant un titre de Pialat, ce serait Nous ne pourrirons pas ensemble
 
    Regardez le film, hein ? Même si le chat s’appelle « le greffier » et qu’on nous a foutu ça en banlieue alors que ça se passait entre la rue de la Santé et le quartier de l’Hôpital Sainte-Anne (autrement dit entre les criminels et les fous), et même si le film ne vaut pas la lecture du roman, il faut absolument voir Signoret (elle aurait tout donné à Gabin) et il faut absolument voir Gabin (il respectait comme de la porcelaine antique la meuf de Montand).
 
    À la sortie du film en 1971, Pascal Jardin, dans une interview, disait de Granier-Deferre, en toute franchise pour expliquer l’insuccès relatif du Chat, que ce cinéaste n’était pas « l’homme des odeurs, des cafés, des bars et du petit matin ». Lui, Jardin, l’ami de Gabin, il les connaissait les climats, les parfums des zincs, mais ce n’est pas au scénario que tu dégage les odeurs, que tu fais lever un matin. Mais laissons cela…
 
    Ce qu’il faut savoir pour jouir un max de ce film : Simenon a écrit le roman en 7 jours et directement à la machine à écrire, ce qui était nouveau pour lui qui voulait ainsi se débarrasser du trop de « littérature » qui naît du glissement de la plume sur la feuille. Le personnage de Signoret est la personnification de la mère de Simenon, Henriette, qui s’était remariée avec un veuf ; sa génitrice dont, dans Lettre à ma mère, il écrit : « Nous ne nous sommes jamais aimés de ton vivant, tu le sais bien » (belle phrase, en passant). Et quant aux femmes (ce chef-d’œuvre de cruauté chez Simenon est la quintessence d’une certaine misogynie d’époque, râlante), c’est écrit ainsi dans Le Chat : « une femme, une vraie, c’est une femelle ». Dans son texte autobiographique, Quand j’étais vieux, il précise : « un couple : un mâle et une femelle dans la jungle ». Paul Léautaud n’en pensait pas moins…
 
    Regardez Le Chat, voyez le beau couple…

Robert Lévesque

Publier sur twitter Partager

Vos réactions (0)

Soumettre une réaction

  *Votre courriel ne sera pas publié et est demandé seulement à titre de référence.