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POUR SALUER SOTIGUI KOUYATÉ - par Robert Lévesque

2010-09-09

    En avril 2010, à 74 ans, l’un des acteurs les plus nobles que j’ai eu l’occasion de voir à la scène, mais aussi au cinéma, est décédé. L’adjectif « noble » me vient spontanément en pensant à lui. Cet homme, né en 1936 dans une famille de griots de Bamako qui était alors la grande ville du Soudan français et qui devint le Mali au moment des indépendances, s’appelait Sotigui Kouyaté. En fait, il était Malien et Burkinabé. La signification du nom du Burkina Faso, le « pays des hommes intègres », lui allait bien. Malien de naissance, mais Burkinabé d’adoption car c’est au Burkina Faso qu’il mena jusqu’en 1966 sa première grande carrière, celle de footballeur, devenant capitaine de l’Équipe nationale.
 
    Armelle Héliot, dans sa chronique théâtrale qu’elle tient au Figaro, écrivait pour saluer sa disparition au printemps dernier : « Au théâtre, on ne risque pas de l’oublier. Il était long comme une liane, sec comme une branche de bel arbre, doux comme un sage. Il y avait en lui toute la grâce mystérieuse de l’Afrique ». Au cinéma, sa carrière fut moins importante qu’elle le fut sur les planches, grâce à Peter Brook qui le découvrit et le fit découvrir, mais le voir à l’écran était toujours une occasion d’admirer l’élégance d’un grand serviteur de l’art. ARTV nous donne l’occasion de le voir à l’œuvre, le 16 septembre à une heure trente de la nuit, dans son avant-dernier film, Faro ou la reine des eaux du cinéaste malien Salif Traoré. Il y joue le chef illettré d’un village des bords du Niger (le Niger de Rouch…) que la modernité va rejoindre. Un chef qui passe des superstitions aux réalités grâce au retour d’un fils du village revenu après des études d’ingénierie en Europe.
 
    C’est le plus grand (au sens physique et artistique) de la distribution de ce premier film de Traoré dans lequel le Québec a eu une participation avec la France, l’Allemagne, le Mali et le Burkina Faso (sorti en DVD par K-Films Amérique, on ne voit pas sa tête sur la pochette, on voit celle de Michel Mpambara, ce « comique » qui fait une petite carrière au Québec et qui, de ce fait, médiocrité marchande, a droit aux honneurs de l’affiche même si son rôle est minuscule et que son talent ne va pas à la cheville du grand Kouyaté). Qu’à cela ne tienne, regardez Faro, vous le verrez, vous l’admirerez dans sa lenteur, son port généreux et sublime, sa simplicité grandiose, ses tresses, ses yeux immenses d’homme intègre… La lenteur et l’ocre, avec la « présence » du personnage qu’il joue, font la beauté de ce film.
 
    J’ai vu Sotigui Kouyaté pour la première fois au festival d’Avignon à l’été 1990. Dans une carrière aux abords de la cité, Peter Brook faisait jouer, dans un jardin zen, la dernière pièce de Shakespeare, La Tempête, et il avait choisi de faire jouer le rôle de Prospéro (autre sage, autre homme intègre) par Kouyaté, un Prospéro noir dont l’acteur tressé et longiligne qui interprétait ce duc détrôné allait chercher toute la profonde texture dramatique et la belle tessiture théâtrale. Souvenir impérissable. Dans ce sublime spectacle, il y avait deux débutants à ses côtés : Romane Bohringer et Clovis Cornillac. Peter Brook, cinq ans auparavant en Avignon, avait imposé cet acteur africain dans son fameux et très long spectacle bâti avec les textes du Mahâbhârata, ce grand récit épique indien. Ce Mahâbhârata, Brook en a tourné une version filmée en 1988.
 
    Les amateurs de théâtre montréalais ont pu voir Sotigui Kouyaté au début des années 2000 lorsqu’il est venu, à la Maison-Théâtre de la rue Ontario, jouer une autre des mises en scène de Brook, Le costume. Cet acteur laisse à tous ceux qui l’ont vu et connu le souvenir d’une grâce, comme on en ressent lorsque l’on pense à des comédiens comme Madeleine Renaud ou Laurent Terzieff, lui aussi acteur noble disparu récemment.
 
    Dans la filmographie de Sotigui Kouyaté : Black Mic Mac de Thomas Gilou, IP5, l’île aux pachydermes de Beineix, Golem, l’esprit de l’exil de Amos Gitai, Tombés du ciel de Philippe Lioret, Little Senegal et London River de Rachid Bouchareb (Ours d’argent du meilleur acteur à Berlin pour ce film, en 2009), Dirty Pretty Things de Stephen Frears, et Faro que je vous incite à regarder le 16 qui vient…
 
Robert Lévesque

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