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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

LE FÉTICHISME DU DÉSIR

2010-09-09

    Pourquoi certains films suscitent-ils plus de désir que d'autres? Chaque année, des milliers de films sont produits dans le monde. Même le cinéphile le plus acharné n'en verra qu'une toute petite portion. Avant même d'entrer dans une salle pour être (ou non) marqué par un film, tout spectateur doit faire un choix. Ce choix peut être motivé par de multiples facteurs : la connaissance du réalisateur ou des acteurs, un intérêt pour le sujet du film ou la lecture de certaines critiques par exemple. Bref, l'intérêt est généré non pas par le film lui-même, qui n'a pas encore été vu, mais par tous les discours entourant ce dernier. Certains de ces discours dépendent de la connaissance du spectateur, d'autres de la rumeur générée par les médias ou de la simple présence médiatique massive d'un film via les entrevues accordées ou les événements spéciaux organisés (les fréquentes avant-premières). Mais une part importante de la promotion d'un film demeure encore les outils mis en place par les producteurs/distributeurs pour mettre en valeur l'œuvre à venir. Cette promotion 'interne' utilise trois éléments : affiches, photos et bandes-annonces.

    Or, l'explosion de l'Internet a généré, pour le meilleur et pour le pire, une nouvelle répartition hiérarchique au sein de ces outils de promotion interne. Pendant longtemps, l'affiche et les stills (photos de tournage) ont été le fer de lance de l'arsenal promotionnel. Ce qui ne veut pas dire que les bandes annonces n'avaient aucun impact, loin de là. Mais leurs sites de visionnement étaient plus limités, puisqu'elles n'étaient visibles que dans les salles et à la télévision (surtout aux États-Unis). De nos jours, les bandes annonces sont omniprésentes sur la toile, et certains sites sont même entièrement dédiés à leur hébergement. Cette mise en valeur de la bande annonce comme principal outil promotionnel n'est bien sûr pas un mal en soi. Et cela ne signifie pas non plus la disparition des affiches et photos. Simplement, ces dernières ont un impact de plus en plus réduit sur notre mémoire de spectateur. Combien d'affiches de films vous ont-elles marqués ces dernières années?

    Sous un certain angle, cette nouvelle répartition des outils change radicalement notre rapport au désir de cinéma. Car le propre d'un trop grand nombre de bandes annonces est de nous montrer le film au lieu de le suggérer. Là réside la principale différence entre les bandes annonces et les affiches. Les grandes affiches ont celui de particulier qu'elles sont capables de symboliser visuellement un film sans le montrer. Car les affiches ne bougent pas. Elles servent à susciter chez le spectateur un véritable désir, celui de voir l'image en mouvement. Qu'il s'agisse du travail graphique d'un artiste (les affiches inspirées des génériques de Saul Bass pour Hitchock) ou du choix d'une image marquante (ce couple assis devant le pont de Brooklyn pour Manhattan), l'effet recherché était le même : déconstruire le film pour le symboliser de façon épurée. On ne veut pas voir les images, on veut avoir envie de les voir! Les photos de tournage avaient de ce point de vue le même impact. Décontextualisées de leur récit et figées dans le temps, ces 'prises' ont par exemple joué un rôle considérable dans la mythique des stars hollywoodiennes, que les spectateurs ne pouvaient qu'attendre impatiemment de pouvoir enfin voir en action.

    Souvent considérés comme de simples outils commerciaux, ces multiples éléments entourant les films ont non seulement une importance malheureusement négligée, mais ils peuvent aussi faire preuve d'une compréhension de la psychologie du spectateur et d'une qualité artistique telle qu'ils permettent à un film d'entrer dans notre imaginaire avant même la projection. Ce n'est probablement pas pour rien que la compagnie Criterion porte une attention maniaque au design de leurs pochettes de DVD. Loin d'être anecdotiques, ces œuvres sont la meilleure des invitations. Toujours aussi malin, Hitchcock avait compris très tôt l'importance de ces outils, et il est l'un des rares cinéastes (avec Kubrick) à avoir réalisé lui-même certaines bandes-annonces de ses films. Revoyez donc cette merveilleuse bande-annonce de Psycho. Où comment le maître du suspense réussit à suggérer son film sans le montrer, à placer dans notre esprit des images marquantes qui n'appellent plus qu'une mise en contexte, qu'une 'mise en film'. Une belle leçon.

Bruno Dequen

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Vos réactions (1)

  1. On remarquera que les affiches des films sont aujourd'hui beaucoup moins marquantes esthétiquement qu'auparavant. Elles suivent trop souvent un modèle commun où il s'agit de présenter les acteurs et l'ambiance du film (action-romance-drame) plutôt qu'un moment mythique du film. Le film présenté ne semble pas se démarquer de la masse produite. L'effet produit sur le spectateur est qu'il confondra les films entre eux, puisque leur publicité perd en originalité et distinction...

    par Éléonore, le 2010-09-13 à 08h55.

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