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Plateau-télé

SUR LE FIL DU RASOIR – par Robert Lévesque

2010-09-16

    Sa Classe de neige, c’était Claude Miller qui l’avait tourné et son Adversaire, Nicole Garcia. Y gagnait-il ? Ces scénarios, en tout cas, puisaient dans de la belle matière à paranoïa, la marque de littérature d’Emmanuel Carrère. Pour La moustache, son roman publié avant ces deux-là, le romancier a pris sur lui, en 2005, de réaliser le film tiré de... De se trahir (ou se tirer) lui-même, en quelque sorte, puisque l’adaptation cinématographique d’un roman (comme la traduction) relève toujours de la trahison, voulue ou pas : qu’elle améliore la matière (Jules et Jim) ou la détériore (The Road).
 
    Il se sera donc trahi lui-même, le Carrère, avec son histoire de moustache, et plutôt bien puisque ce film, porté tout du long par cet acteur chouette (dans le sens de hibou) qu’est Vincent Lindon, tient la route, comme on dit. À partir d’une prémisse mince comme une lame – un homme décide de se raser la moustache et son entourage ne s’en rend pas compte, sa femme étant persuadée qu’il n’en a jamais eu – le cinéaste n’a peut-être pas trahi pour le mieux le romancier mais il aura été capable de mener à bien un suspense original qui frise la métaphysique et décoiffe le réel.
 
    Mais de ces nombreuses trahisons d’auteur, peu importe que le rasé des bacchantes écoute du Philip Glass plutôt que de la bossa-nova, que sa femme regarde un match de foot plutôt qu’un film de Cary Grant et que le couple ait des photos souvenirs de Java plutôt que de Bali, la seule trahison véritable qui ait de l’importance et qui fasse passer le film (quoique réussi) derrière le roman, c’est la dernière scène, l’aboutissement du cauchemar, l’apocalypse du drame. Carrère n’aura pas osé transposer à l’écran sa finale qui brûlait le papier, cette fin que le lecteur (moi, en tout cas) lisait en se rongeant les ongles de la main gauche, cette mutilation fatale, ce suicide rendu inévitable (le type à bout et à Hong Kong finit par se raser la gueule, les gencives jusqu’à l’os, et se trancher le cou d’une oreille à l’autre) qu’appelait (vers quoi allait) une telle histoire obsessive et névrotique, oui, obsessive (excessive) et névrotique (métalogique).
 
    Le cinéma, contrairement à l’intimité que représente la lecture d’un roman, est un art destiné au grand public, comme on dit, et La moustache, dans la fidélité totale au roman, serait passé au rayon des films d’horreur, genre Moustache Massacre, et il y aurait eu malentendu… Ce qui sauve ce film, malgré cette trahison majeure, c’est que tout le reste, la matière Carrère, son ton, son approche, le style, sa finesse, est d’une grande efficacité, d’une subtilité souterraine, et ainsi, avançant sur le fil du rasoir, le romancier se faisant cinéaste aura réussi à faire tenir durant 86 minutes ce pari insensé, cette histoire farfelue, ce scénario improbable qu’est l’histoire d’un type qui se serait rasé la moustache qu’il n’aurait jamais eu, sans qu’une seule seconde de ce film soit rasante…
 
    On m’excusera d’avoir pensé à André Gide, avec cette histoire de poils sous le nez, car dans la vie de Gide l’élimination de la moustache (de ses moustaches ?) fut un événement non pas mortel mais renaissant. À 39 ans, le 16 octobre 1908, après avoir remis le manuscrit de La porte étroite, Gide se rasa la moustache qui lui allait si bien et qui (lorsque je regarde des photos d’avant 1908, il était si beau) le faisait ressembler (pour nous) à Sébastien Ricard… Gide qui, le ciseau (les ciseaux ?) ayant fait le travail, écrivit le lendemain dans son Journal, ne trouvant pas d’expression intéressante à sa lèvre supérieure : « comme si pouvait devenir brusquement éloquente une chose qui n’a pas encore jamais parlé ». Gide, rasé, passait du dandy à l’homme moderne.
 
    Le personnage d’Emmanuel Carrère, lui, passe de l’homme moderne au dandy. Lisez La moustache, et regardez La moustache (à Télé Québec le 19 septembre à 21 heures). Ce n’est pas la même chose et c’est du tout bon.

Robert Lévesque

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