Format maximum

Plateau-télé

L'ENFER À BAS PRIX – par Robert Lévesque

2010-09-23

    Le hasard veut que le premier Chabrol qui passe à la télé québécoise depuis que le cher bonhomme a pris en catimini le coup de l'étrier pour surprendre tout le monde avec sa mort subite à 80 berges (surprendre, c'était dans sa manière), n'est pas un grand cru, loin de là. Mais le hasard aurait pu frapper en plus chien encore qu'avec cet Enfer que Chabrol avait paresseusement repris à Clouzot, nous programmant par exemple son Docteur Mabuse ou sa Madame Bovary, des croûtes, ou, pire, sa Marie-Chantal contre le Dr Kha…, parodie vieillie avant l'âge, bagatelle cinématographique, joujou surgi avec le minois ineffable de Marie Laforêt dans l'après-Vague des jeunes loups des Cahiers du cinéma ; mais Chabrol fut-il jamais un jeune loup lui qui, bien installé, marié, papa, scribe de promos rémunéré par la Fox, était alors le plus bourge du groupe du ciné-club du Quartier latin, le CCQL…
 
    Un ours, plutôt qu'un loup, Chabrol. Un vieil ours brun des plateaux de cinéma. Toujours là.  Vieux scout, aussi. Et, à part la bouffe la plus sauce et la gaudriole la plus salace, il n'était bon qu'à ça : tourner. Faire tourner. Un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, un derviche tourneur mais un derviche laïc, athée comme pas deux ; on ne l'aurait pas eu avec quelque uniforme, et il jouait d'ailleurs à l'inclassable alors que, entre ses pattes d'ours bien léché et tranquille derrière sa pipe simenonienne, sans prévenir, surgissaient parfois de sa caboche, forcément des chefs d'œuvres, aussi différents que Le beau Serge et Le boucher, des films qui n'étaient que des films, des intrigues, des ficelages, des cuissons, avec des sommets comme Que la bête meure, Juste avant la nuitLa femme infidèle, les trophées de sa grande période noire des années fin 60 et mi 70, ses années les plus fortes, celles qui, avec les influences bien intégrées des œuvres de Fritz Lang et du grand Alfred H., l'installèrent solidement, mais avec sa bonhomie incassable, dans le champ du septième art.
 
    Mais le gaillard, l'anti-godelureau, tenait à faire son boulot comme il l'entendait, sans prétention ni plan de carrière, ni quête de reconnaissance ; les actrices pour lui n'étaient pas des stars à servir mais des pâtes humaines à modeler et plutôt sadiquement, au besoin de ses crimes, et il savait choisir les plus malléables, les plus insidieuses, Stéphane Audran, Isabelle Huppert, les vénéneuses, les religieuses à la diderotienne, celles qui, investies de la vitamine fatalité dans les veines, allaient troubler les sens et les consciences, les infidèles, adultères, désœuvrées, les vengeresses, les virtuoses, bref les « chabroliennes », ce qui hélas n'est absolument pas le cas de la pauvre Emmanuelle Béart embarquée dans cet Enfer auquel il n'aurait pas dû toucher, dans lequel il n'aurait pas dû entrer, parce que ce ne pouvait pas devenir du Chabrol que cette récupération d'une matière pensée par un autre (et quel autre, Clouzot !) et laissée en plan par un cinéaste dépassé par l'ampleur métaphysique de son sujet, la jalousie cancer.
 
    Je vous conseille l'expérience suivante : regardez L'Enfer de Chabrol à TFO le 27 septembre à 21 heures (le film est de 1994), et ensuite, le 4 octobre, même poste même heure, ne ratez pas le documentaire que Serge Bromberg et Ruxandra Medrea ont consacré au tournage interrompu de ce film de Clouzot, que le cinéaste cardiaque avait entrepris en 1963. Ce documentaire est purement fascinant. On y sent comment Reggiani et Romy Schneider s'échinèrent à tenter de comprendre ce que voulait Clouzot dans son Enfer à lui. Les 183 boîtes de pellicule qui prirent le chemin des archives quand Clouzot fut terrassé, une fois ouvertes 43 ans plus tard, une fois déroulées et découpées par les bons soins de Bromberg, laissent entrevoir l'enfer d'un tournage désastreux mais dans ce désastre récupéré le cinéma est là qui palpite soudain, qui vous prend. Ce documentaire qui obtint un César en 2010 condamne L'Enfer de Chabrol au pire des enfers, l'oubli.
 
    On oubliera son Enfer, on n'oubliera pas Chabrol.

Robert Lévesque

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