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21 AVENUE JUNOT – par Robert Lévesque

2010-10-07

    L’assassin habitait au 21 de l’avenue Junot, une pension de famille de Montmartre; le commissaire Wens, qui était venu sentir les lieux, en était persuadé. Le meurtre d’une vieille pensionnaire, suivi d’un autre qui serait suivi d’un autre, était une affaire interne, menée intra muros, le serial killer vivait sous le toit de cette pension dite « Mimosas » et tous les clients dès lors pouvaient être soupçonnés, suspects, surveillés. Le commissaire, déguisé en pasteur (profil pratique), aidée par sa maîtresse qui s’y loua une chambre, aura donc à trouver le meurtrier qui signe ces crimes en laissant sa carte : « monsieur Durand ». Il n’y a évidemment pas de monsieur Durand inscrit au registre. Qui est monsieur Durand ? Le commissaire en trouvera quelques-uns…, on ne vous en dit pas plus.
 
    Formidable film noir, l’un des meilleurs « policiers » du cinéma français tourné durant les années de guerre, implacable intrigue ramassée en 84 minutes ; on n’y sent pas la soupe aux choux et les rognons moutarde mais c’est tout comme… Les acteurs dits secondaires (mon œil !), autrement dit les pensionnaires pouvant tous être des messieurs Durand, étaient les champions tourneurs de l’époque, des « natures » qui pouvaient s’enfiler vingt films par année sans vraiment changer leurs personnages ou plutôt leurs façons de les jouer. Ce n’est pas la guerre ni l’Occupation qui les retiendraient ces Noël Roquevert, ces Jean Tissier, ces Pierre Larquey, tous avec des gueules dignes des perversions les plus insoupçonnables, des monstres en quelque sorte. Ah ! Noël Roquevert, qu’il soit militaire à la retraite ou escroc guindé, colonel pointilleux ou proviseur vicieux, c’était Roquevert ! Du camembert ! On s’en gavait. Et Tissier ! L’encombrant, l’envahissant, le subtilement énorme Jean Tissier ! Et pourtant, à tout coup, dans tout film, ces bêtes de somme du cinéma de qualité française et de saveur franchouillarde étaient toujours dans le ton, le leur. Acteurs d’hier, percherons de race, gueules de beaufs, Tissier, Roquevert, et le plus sobre Larquey, plus sombre, tous pouvaient être d’honorables tueurs, tous étaient des pensionnaires imparables, tous me ravissaient…
 
    Le commissaire Wens, de son vrai nom Wenceslas Vorobeïtchik, sans doute un Polonais, était joué par une des grandes pointures du théâtre de l’époque, Pierre Fresnay. Sa maîtresse au nom de Mila Malou, c’était Suzy Delair, le méchant minois d’avant-guerre. Le scénario tapé par Clouzot reprenait ces deux personnages de Wens et de  Malou d’un roman de Stanislas-André Steeman. L’année précédente, Clouzot avait scénarisé un autre roman de Steeman sans le réaliser lui-même et c’était Fresnay et Delair qui y avaient joué les mêmes rôles dans un film de Georges Lacombe, Le dernier des six, autre affaire de meurtre savoureuse mais sans la touche noire de Clouzot qui allait, avec L’Assassin habite au 21, frapper fort, intéresser les jeunes loups des Cahiers du cinéma qui tiraient sur tout ce qui bougeait dans le cinéma de papa mais qui, pour Clouzot, comme pour René Clair et René Clément (les trois C), gardait du respect, c’était leurs « intouchables » ces trois-là, même si Clouzot, contrairement aux deux autres, s’était fourvoyé à la Continental, chez les nazis ! Truffaut parlait de « rancœur » envers l’attitude de Clouzot, mais pas plus, il avait admiré L’Assassin habite au 21… pour le quelque chose d’Hitchcock qui en émanait.
 
    Fresnay, lui, était franchement impliqué avec les gens de la Kommandantur, et la Suzy Delair revenait tout juste du fameux voyage des artistes français en Allemagne, voyage organisé par le Troisième Reich… Les Tissier, Larquey et Roquevert, malades à l’idée de ne plus jouer, ils s’en foutaient de la défaite de la France et de l’avancée des troupes d’Hitler, eux ils étaient faits pour ça, bon qu’à ça, jouer, et ils jouaient ; la période de l’Occupation les trouva « bien occupés », comme blaguait Guitry qui en fit autant… Qu’à cela ne tienne, cinématographiquement parlant L’assassin habite au 21 est un très bon film, sans concessions directes, apparentes ou grossières, envers la situation. Des films tournés avec la permission de l’Occupant, c’était tout ! Tous n’étaient pas des hommes de l’envergure morale de René Char, dans cette France humiliée…
 
    Il ne faut pas oublier ce contexte dans lequel certains cinéastes français, comme Clouzot, collaborèrent, c’est-à-dire qu’ils firent comme si de rien n’était, parce que ce qui les poussait, les faisait courir, vivre, créer et tourner, c’était un amour inconditionnel du cinéma, et pour ces acteurs la puissance du « moteur ! », la jouissance du « silence, on tourne », la chaleur des spots et la complicité des potes, le rite des rushs, l’orgueil du travail rémunéré le disputant à la vanité du nom étalé sur les grandes affiches d’alors qui faisaient oublier le rutabaga en vous faisant profiter, vous, les cabots, du marché noir…
 
Regardez ce formidable thriller à la française le 11 octobre à 21 heures sur TFO.

Robert Lévesque

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