Format maximum

Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

FILM TERRORISTE

2010-10-07

    « Mon film est hors-la-loi. » Ainsi s'exprimait Olivier Assayas, de passage à Montréal cette semaine pour promouvoir la sortie en salle de son Carlos la semaine prochaine. Se confiant à 24 images (l'entrevue vidéo intégrale sera disponible sur le site la semaine prochaine, de même qu'une critique du film par Éric Fourlanty), il expliquait que son film ne rentre dans aucune des catégories existantes en terme de distribution. Conçu comme un très long film, son œuvre ne relève pas selon lui de la série télévisée puisqu'il ne s'agit pas d'une narration sérielle. Néanmoins, la télévision est le seul support lui permettant actuellement d'avoir pu réaliser un tel film. Afin de présenter tout de même son film sur le grand écran (l'endroit pour lequel il a été conçu), Assayas a donc dû remonter une version courte pour l'exploitation en salle. Or, si cette version lui permet effectivement de sortir au cinéma ici et en Europe, le fait que la version intégrale ait déjà été diffusée à la télévision l'empêche de concourir pour les prix internationaux. La plupart des observateurs cannois avaient d'ailleurs remarqué que Javier Bardem pouvait remercier cette illégalité du film. Malgré sa belle performance dans Biutiful, personne ne lui donnait de chance contre le flamboyant Edgar Ramirez de Carlos. Bref, personne ne sait quoi faire de ce film.

    Cette confusion généralisée par rapport à l'œuvre-fleuve d'Assayas est intéressante à plus d'un égard. D'une part, il faut bien souligner que ce n'est pas la première fois qu'un cinéaste reconnu réalise de multiples versions d'un même film pour les deux médiums que sont le cinéma et la télévision. Bergman, entre autre, avait beaucoup travaillé pour la télévision suédoise et deux de ses films les plus importants (Scènes de la vie conjugale et Fanny et Alexandre) possèdent une version intégrale qui n'a été montrée que sur le petit écran. Alors que le premier de ces films, par sa mise en scène, sa dramaturgie et son sujet même, s'adaptait mieux pour la télévision que pour le cinéma, le second se retrouvait au contraire dans une situation paradoxale qui est celle que vit actuellement Assayas. Manifestement conçu pour le grand écran, Fanny et Alexandre, dont la version longue est de loin supérieure à la version cinéma, n'a pu être vu intégralement que sur le petit tube cathodique. On ne peut s'empêcher de penser à Assayas, qui n'a de cesse de déclarer que Carlos a été conçu pour le grand écran, alors que seule la version tronquée peut en profiter (la version longue se contente de faire le tour des festivals, dont le Festival du nouveau cinéma la semaine prochaine).

    Mais la situation est-elle la même? D'une part, il est important de souligner que les progrès technologiques effectués ces dernières années dans le domaine télévisuel (en terme de définition et de format d'écrans) supportent difficilement la comparaison avec l'état des choses en 1982 lors de la diffusion de Fanny et Alexandre. Mais surtout, ces progrès ont permis aux créateurs du 'plus si petit que ça' écran de s'approprier une esthétique de plus en plus cinématographique (tournages en 35mm ou en HD, utilisation abondante du scope et des mouvements de caméra, etc.), à un point tel que la différence entre les deux médiums n'est plus toujours aussi frappante. Il n'est ainsi pas surprenant de voir un nombre toujours plus grand de cinéastes travailler facilement dans les deux médiums (voir la tendance actuelle aux Etats-Unis, mais également au Québec avec l'explosion récente des Podz et compagnie). Attention, cela ne veut pas dire que l'esthétique actuellement développée est intéressante. Simplement, l'écart est moins grand et le passage de l'un à l'autre plus évident (on imaginerait mal le réalisateur du Temps d'une paix passer au film de fiction avec autant d'aisance). Bref, ces nouvelles possibilités qu'ouvrent la télévision sont susceptibles d'attirer de plus en plus des projets tels que Carlos, dont l'ambition narrative dépasse les contraintes de la distribution en salle, mais dont le sens de la mise en scène n'est plus affecté par les limites techniques de la télévision de l'époque. Alors que le débat entre cinéma et télévision continue de faire rage (le critique du New York Times A.O. Scott l'a justement relançé cet automne avec son article au titre explicite « Are Movies Bad, or is TV Just Better? »), un cas comme Carlos semble venir enfoncer le clou du cercueil à venir d'un système d'exploitation et de distribution qui semble vraiment avoir un (ou deux) trains de retard. Alors que les cinéastes se lancent dans les films pour la télévision et que les versions intégrales des films explosent en DVD, le cinéma, contraint par les limites de distribution et la censure des producteurs, est-il devenu le pire endroit pour visionner un film?

Bruno Dequen

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