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UNE PLATITUDE – par Robert Lévesque

2010-10-14

    Il sera canonisé ces jours-ci, le dimanche bien sûr, c'est une question d'heures quand j'écris ceci ; eh oui, l'humble frère André, portier, balayeur, « frotteux » de membres endoloris et thaumaturge (mon œil !), gagne du galon au ciel, et sur recommandation de Benoît XVI on rembourrera son nuage, il aura droit à des surplus de miel céleste et des massages d'anges vibrants, et sur terre tous les catholiques demeurés accrochés à leur sainte église se coucheront en paix, les yeux fermés et les oreilles bouchées sur les derniers soubresauts les plus sordides de l'histoire pédophilique de cette institution intellectuellement subliminale, mais débile et dictatoriale.
 
    L'un des derniers soubresauts misérablement sexuels de cette vieille catholicité romaine concerne justement la « congrégation » des pères de Sainte-Croix du collège Notre-Dame à laquelle appartenait ledit frère André, le type Alfred Bessette mort sous Duplessis en 1937 ; des témoignages nous apprennent qu'un de ces pères de Sainte-Croix, en échange de faveurs sexuelles avec des handicapés, leur donnait « des images du frère André » ; bref un vieux vicieux, pour caresser à sa guise le zizi d'un infirme, lui donnait une photo du vieux « frotteux » de malades à l'huile de lampes…
 
    Il aurait fallu un Carmelo Bene pour faire un film stupéfiant sur quelqu'un de « pété » comme le frère André, un Syberberg ou un Carle, un de ces iconoclastes de génie devant qui personne, ni dieu ni maître, ne tient dans ses bottes conformes, ni curé, ni malin, ni sacristain « gratteux » de cire coulée des chandelles… Mais non, au Québec c'est la règle, on respecte nos idoles, on a beaucoup de pitié pour elles… Si l'on produit un film sur un si innocent charlatan, un « rabouteux » d'âmes, ce sera un film forcément respectueux (on n'est pas débarrassé de l'Église !), un film sans déviance, une PLATITUDE, un film sans point de vue autre que celui, quoique fumeux, de l'histoire officielle, entretenue, enseignée, martelée, gobée. Le frère André qui était saint avant de l'être !
 
    Avec Jean-Claude Labrecque, en 1987, on  avait trouvé le bon sacristain pour organiser ce film, un sacristain un rien chenapan (qui laisse entendre que, chez sa hiérarchie, le mépris eut un temps…) mais qui se reprend vite en signant l'un des films les plus inintéressants de l'histoire du cinéma depuis son invention par les frères Lumière…
 
    Je me répéterai donc, j'écrirai que Jean-Claude Labrecque, cet exceptionnel directeur photo, ce technicien au long cours de l'image bon clip bon cadre, atteint le principe de Peter à chaque fois qu'il tente de se faire ou se penser artiste, autrement dit metteur en scène, directeur d'acteurs et quoi encore… Son film, brillamment titré Le frère André, relève d'un cinéma inqualifiable, sans qualités, c'est au mieux du Dreyer de pacotille, et il y a là une absence totale du moindre début de talent d'écriture et de mise en scène (le doigté, l'intelligence) et pire encore, on ressent devant ça une insondable absence de sensibilité face au sujet, à un possible sujet. C'est du mat, du plat, du ras les parquets. Si vous êtes masochiste, et que vous aimez la pénitence, eh bien regardez ça sur ARTV le 16 octobre à 21 heures, ce sera l'apéro imbuvable pris quelques heures avant la canonisation elle-même du pauvre Alfred Bessette qui aura lieu le lendemain au Vatican des scandales de « cul » qui ne cessent plus d'éclore au soleil de la vérité à petit v.
 
    Et quant à la « figure » de ce frère André, la seule trace digne d'en rester dans la mémoire est celle qui traverse le très beau film de Jacques Leduc, On est loin du soleil. Là, la sensibilité, la subtilité, la liberté d'écriture sont au rendez-vous. Et le cinéma, au lieu d'exploiter platement un sujet, l'explore spirituellement…
 
Robert Lévesque

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