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MERRY CHRISTMAS MR. LAWRENCE – critique de Marcel Jean

2010-10-14

LE DIEU JAUNE ET LE DIABLE BLOND

    Merry Christmas Mr. Lawrence s'ouvre et se ferme sur le visage lunaire de Takeshi Kitano, interprète du brutal sergent Hara. Dans le premier plan du film, l'expression du visage est fermée, dure. Nous sommes à Java, en 1942, dans un camp de prisonniers tenu par les Japonais. Hara vient réveiller Lawrence, un officier anglais, pour le forcer à assister à la mise à mort (par un simulacre de harakiri) d'un garde coréen accusé d'avoir sodomisé un prisonnier.  Dans le dernier plan, le visage est souriant et ouvert. L'action se déroule quatre ans plus tard et Hara, condamné pour crimes de guerre, va être exécuté. Entre ces deux plans, Merry Christmas Mr. Lawrence met en scène une série de chocs : entre la culture occidentale et la culture japonaise, entre le capitaine Yonoi et le major Celliers, entre la rigidité du code d'honneur des samurais et la tourmente du désir.

    Réalisé par Nagisa Oshima en 1983, Merry Christmas Mr. Lawrence fait inévitablement penser au classique Pont de la rivière Kwai, avec lequel il partage une situation (le camp de prisonniers) et un thème (Qu'est-ce que l'honneur?). Mais Oshima se distingue doublement de David Lean en abordant la question de l'homosexualité dans le contexte du bushido (il y reviendra 15 ans plus tard avec Tabou, son dernier film) et en misant sur une théâtralité exacerbée qui transpose le choc culturel  entre les prisonniers sur le terrain des acteurs, alors que s'opposent deux types de jeu : d'un côté l'approche biomécanique des comédiens Japonais, de l'autre celle psychologique des Anglais. D'un côté, on trouve Yonoi (Ryuichi Sakamoto), maquillé comme un acteur de kabuki, tandis que, de l'autre, on trouve Celliers (David Bowie), sorte d'ange inatteignable. Entre les deux se trouve le colonel Lawrence (Tom Conti), seul personnage à parler couramment les deux langues, donc seul personnage capable d'envisager la culture de l'autre et, en conséquence, de mesurer la relativité des convictions de chacun.

    Film dense, riche, complexe tant par l'audace de sa proposition esthétique (demeurée largement incomprise) que par les ramifications de son propos (on pourrait croire qu'Oshima entame, par œuvre interposée, un dialogue avec l'écrivain suicidé Yukio Mishima), Merry Christmas Mr. Lawrence se distingue aussi par la profusion de détails qui donnent aux personnages un poids considérable (qu'il suffise de dire que quelques lignes de dialogue révèlent que Yonoi appartenait à la Kodoha, cette faction ultranationaliste de l'armée japonaise à l'origine du coup d'état manqué du 26 février 1936).

    Indisponible en Amérique depuis plusieurs années, ce film qui a révélé Kitano à la critique et au public occidental avait peu à peu acquis un statut de culte. Quelques mois après la sortie de son formidable coffret Oshima's Outlaw Sixties, Criterion nous propose Merry Christmas Mr. Lawrence en DVD et Blu-Ray, enrichi d'une longue liste de suppléments qui vont du « making of » aux entretiens récents avec le producteur Jeremy Thomas, le scénariste Paul Mayersberg, l'acteur Tom Conti et l'acteur et musicien Ryuichi Sakamoto. On y trouve aussi Hasten Slowly, un documentaire datant de 1996 consacré à Sir Laurens van der Post (1906-1996), auteur du roman autobiographique dont le film est adapté (The Seed and the Sower), personnage controversé (il aurait notamment largement trafiqué la réalité dans ses récits autobiographiques) qui fut entre autres choses le parrain du prince William d'Angleterre. L'édition de Criterion permet de prendre la mesure du travail plastique d'Oshima. On peut toutefois regretter l'absence de sous-titres pour malentendants qui permettrait de pallier l'une des difficultés du film : l'accent prononcé de Sakomoto lorsque son personnage parle en anglais, qui rend certaines de ses répliques très difficiles à saisir.

Marcel Jean

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