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BLOGUE DU FNC 7 – par Romain Chareyron

2010-10-20

DU RIRE AUX LARMES

    Journée riche en émotions ce mardi au festival, qui nous voit passer de l'humour déjanté du dernier Araki à l'émotion dans son expression la plus pure, avec le chef d'œuvre de Xavier Beauvois. Un grand écart propre à combler les cinéphiles et à leur rappeler, si besoin était, les pouvoirs de l'image filmique et la magie du cinéma.

    Avant aujourd'hui, force était de constater que, depuis le début du festival, les occasions de rire s'étaient faites plutôt rares. Entre les derniers films d'Alejandro Gonzàlez Iñàrritu (Biutiful), de Claire Denis (White Material) ou de Gaspar Noé (Enter the Void), l'ambiance était plutôt au drame et à la gravité. Gregg Araki (Mysterious Skin, Nowhere) a changé la donne avec Kaboom (17h15 au Quartier Latin), œuvre "pop" à la sexualité débridée qui, sous son déluge de couleurs, renferme néanmoins de plus sombres secrets. En situant son action sur un campus californien, le réalisateur renoue avec son thème de prédilection, à savoir la période de transition entre l'adolescence et l'âge adulte, où se cristallisent tous les doutes et toutes les appréhensions quant à l'incertitude du futur. En suivant le quotidien de Smith (Thomas Dekker) et sa progression chaotique vers le dévoilement d'une vérité mettant le sort de l'humanité toute entière en danger, Araki poursuit le questionnement sur l'identité qui est au cœur de sa filmographie. Son propos ne s'encombre cependant jamais de considérations psychologiques mais, au contraire, joue à fond la carte du détournement des codes (de la teen comedy, mais aussi du soap opera) pour donner naissance à un univers bigarré, empli de pulsions et d'affects, où l'anarchie sentimentalo-sexuelle qui règne à l'écran renvoie constamment à des interrogations d'une nature plus profonde sur la difficulté à trouver sa place dans un monde qui nous échappe. Armé d'un humour cinglant, Araki livre une œuvre décomplexée à la fraicheur revigorante dont le seul but est de divertir, ce qu'elle réussit haut la main.    
 
    L'humour a rapidement cédé la place à l'émotion, avec ce qui pourrait bien être le grand film de ce festival, à savoir Des Hommes et des dieux (19h30 à L'Impérial), de Xavier Beauvois (Le Petit lieutenant). Précédé par son Grand Prix du Jury à Cannes et attendu par une salle comble, le film, qui nous conte la tragédie des moines de Tibhirine, qui furent enlevés et massacrés par un groupe d'islamistes en 1996, est une œuvre lumineuse, allant bien au-delà du propos religieux qui ancre le récit pour toucher à l'universel. La grande réussite du film tient tout d'abord au fait qu'il nous montre ces moines à hauteur d'homme, comme des êtres pétris de doutes et de questions, non seulement face à la décision qu'il leur faut prendre de rester ou non dans leur monastère, mais également sur les choix de vie qui les ont mené là où ils se trouvent à présent. Les différentes scènes où nous les voyons faire l'expérience de leurs incertitudes - que cela passe par les mots, ou bien simplement par des gestes qui viennent trahir un tumulte intérieur - bouleversent par leur simplicité et par le sentiment d'authenticité qui s'en dégage. Que ces hommes questionnent leur rapport à Dieu et à la religion ne constitue nullement un handicap à la pleine appréciation du film, tant il parvient à élargir son propos pour nous offrir une réflexion sur la condition humaine, et comment chaque être se définit par ses actes et par ses prises de position lorsque l'existence bascule.  

    L'autre réussite majeure du film est d'éviter toute forme de dramatisation ou de surenchère dans le tragique. On peut même dire qu'il s'agit ici d'un cinéma du non-événement, en ce que tout le récit est centré sur le quotidien de ces moines à l'intérieur du monastère, la mise en scène se mettant au diapason de l'aspect ascétique et ritualisé de leurs vies. L'émotion qui parcourt le film de bout en bout naît de la beauté du quotidien et des liens qui unissent ces hommes entre eux. Le récit ne cherche pas dans l'artifice ou le    "faire beau" des moyens de faire émerger cette émotion, mais va la puiser à sa source, dans ce qui existe déjà. La façon dont Xavier Beauvoir filme la nature en est le parfait exemple; jamais cette dernière n'est magnifiée par des effets de caméra, la mise en scène en extrait toute la splendeur symbolique en de longs travellings ou en des plans-séquences où transparaît le lien indéfectible qui unit l'homme à la terre.

    Finalement, cette œuvre n'atteindrait pas une telle charge émotionnelle sans les personnages qui la composent, et la manière dont Beauvois pose sa caméra sur eux. Il semble impossible d'isoler une performance d'acteur tant elles se répondent et se complètent, à l'image du groupe de moines qu'ils composent. C'est d'ailleurs cette idée d'unité qui prévaut dans l'échelle des plans, le réalisateur nous montrant ces moines unis dans les implications dramatiques qui vont découler de leur choix. C'est cependant lorsqu'il s'attache à filmer les visages en gros plans que Beauvois nous faire ressentir toute l'humanité, à la fois tourmentée et apaisée, de ses personnages et atteint au sublime, comme dans la scène du souper final, rythmée par la musique du Lac des cygnes. Rien n'est dit, tout est contenu dans ces visages, qui finiront par disparaître dans un brouillard éternel. La grâce absolue.  
 
    Aujourd'hui encore, le menu est chargé pour les cinéphiles. En début de journée, un difficile choix à faire entre Huit fois debout, comédie dramatique charmante de Xabi Molia (13h00 en Fellini) et Music from the Big House, superbe documentaire de Bruce McDonald (13h15 au Parallèle). À 17h15, nouveau tiraillement entre le très beau programme de courts-métrages intitulé Destins au féminin (au Parallèle), mentionné par Marcel Jean dans son blogue, et Mad Dog Morgan, le film hommage à Dennis Hopper, un western australien culte et introuvable des années 1970. Enfin, les amateurs d'épouvante pourront tester leurs nerfs sur La casa muda (19h30 au Quartier Latin), alors que d'autres pourront rendre hommage à l'un des nos grands disparus avec le documentaire Falardeau (19h15 à l'Impérial).

Romain Chareyron

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