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BLOGUE DU FNC 8 – par André Roy

2010-10-21

LE GRAND TOUT ET LE PETIT RIEN

    Présenté à la Quinzaine des réalisateurs de Cannes 2010, le deuxième film de Michelangelo Frammartino, après Il Dono, nous est apparu comme une œuvre exceptionnelle, à la fois exigeante, subtile et inédite. Bizarrement, rien ne semble moderne dans ce long métrage qui se déroule dans la région de Calabre, dans un petit village qui semble vivre dans un autre siècle que le XXIe – les voitures et les tracteurs donnent l’impression d’être des véhicules bons pour le dépotoir. Au premier abord, le film ressemble à un documentaire. Pourtant c’est une fiction, avec des personnages – peu nombreux, certes —, un déroulement temporel et une construction en quatre épisodes qui sont autant de ponctuations d’un récit qui s’offre à nos yeux — éblouis — comme une ode pastorale. C’est une fable qui affirme l’importance des cycles de la vie, comme l’indique son titre Le Quattro Volte (« Les quatre temps »).

    Ce qui fait la grande originalité de cette œuvre est sa manière de présenter cette division temporelle en quatre segments de longueur inégale et chacun de ses sujets dans une modulation différente. Dans le premier épisode, apparemment le plus fictionnel des quatre, un vieux berger vaque à ses travaux quotidiens : il a son troupeau de chèvres, qu’il trait, amène au pâturage, puis ramène à l’enclos, accompagné de son fidèle chien. L’homme tousse constamment, et tous les soirs il se rend chercher une poudre faite de poussière du sol censée atténuer son mal. Il décède. Après, on assistera, entre autres, à une scène étonnante, dix minutes de cinéma à couper le souffle montrant le chien laissé sans maître perturber une procession pascale.

    Le deuxième cycle est lié au premier par la naissance d’un chevreau. La caméra suit ses premiers jours dans le troupeau, puis, lors de la transhumance, sa chute dans un fossé. Il s’égarera dans la forêt, pour enfin s’immobiliser au pied d’un arbre, qui servira de lien avec le troisième segment. Dans cet épisode, le plus court de tous, l’arbre est filmé en quelques plans durant les quatre saisons. Dans le quatrième segment, il sera ensuite abattu pour servir de mat de cocagne pour la fête du village, avant d’être découpé pour devenir la matière à du charbon de bois. Au même titre que le berger et les villageois, et comme le chevreau, l’arbre se transforme ici en un protagoniste.

    Chaque élément du film, qu’il soit animal, humain ou végétal, devient le héros d’un chant païen. Chacun est le signe de la transmission, de la continuité, de la mémoire de la terre et des habitants. Il y aurait quelque chose d’un discours écologique dans ce film, mais qui, heureusement, ne l’est pas du tout, car tout est ici cinéma, essentiellement cinéma. Le Quattro Volte s’impose par son écriture, somptueuse sans être ostentatoire, par sa simplicité narrative qui ne craint pas les incongruités (une chèvre debout sur une table, la déroute d’une procession religieuse) et le burlesque (les habitants habillés en costumes romains), par son dépouillement qui évite l’austérité, par son regard contemplatif qui se détourne de tout mysticisme. Les plans y sont généralement longs, les dialogues, absents, et la temporalité y est étrangement trouée, voire elliptique. On peut lire le film comme un hymne à la nature, à la simplicité volontaire, au cosmos, à la métempsychose, mais il est avant tout un hymne au cinéma dans ce qu’il a de plus pur, de plus vrai et de plus majestueux : une cérémonie pour nos sentiments, notre esprit, notre âme.

    Moins éclatant à première vue, mais non moins passionnant, est Mardi, après Noël, de Radu Muntean, projeté lui aussi à Cannes cette année, mais dans la section « Un certain regard ». Avec Cristi Puiu (Aurora, projeté au présent FNC), Cristian Mungiu (4 mois, 3 semaines et 2 jours) et Corneliu Porumboiu (12 h 08 à l'est de Bucarest), Muntean s'inscrit dans la nouvelle génération du cinéma roumain, celle de l’après-Ceausescu. On s’éloigne du traumatisme socio-politique qui avait laissé les Roumains et leurs créateurs dans un certain état d’hébétude. On se dégage d’une gangue, mais c’est pour mieux s’enfermer dans une autre, que le cinéaste a le devoir de décortiquer, de déchirer.

    Sous ses airs de mélodrame (un homme trompe sa femme, lui avoue sa situation et doit quitter l’appartement familial), Mardi, après Noël pose un regard cruel sur les relations d’un homme, Paulena, qui est poussé par sa femme dans ses derniers retranchements. Cet homme indécis, un peu veule, est amoureux d’une femme plus jeune que lui, qui, elle aussi, ne semble pas mue par une passion dévorante. L’adultère, comme la vie familiale, y est terne et devient un rituel normalisé. Le quotidien n’est peut-être pas glauque – comme il l’était sous la dictature communiste – , mais il est plat : l’amour ne peut montrer que le visage de la désincarnation.

    Pour ce faire, le cinéaste nous plonge dans un réalisme noir avec des plans séquences qui sont autant de coups de couteau dans le réel. Il dénude, il montre les apparences, soulève le vide des vies. Sa mise en scène est austère, se tenant au plus près des gestes et des paroles, dans une proximité des visages et des corps claustrophobique. Les personnages sont enfermés dans leurs petits problèmes quotidiens – dans cette fameuse gangue, qu’une caméra immobile dissèque grâce à des cadres tirés au cordeau. Le filmage a pour fonction de radiographier comme de psychanalyser, ce qui permet de soutirer des protagonistes, surtout de l’homme, quelques rares parcelles d’émotion, de tristesse, qui rendent possible notre sympathie, de trouver in fine ces êtres vulnérables, contemporains de nos angoisses et de nos désespoirs qui ne veulent pas se dire. En cela, ce film est fort.

    Comme nous l’avons écrit plus haut, un autre film roumain est projeté au FNC, Aurora, de Cristi Piui (samedi, 10 h, à l’Impérial). On n’essaiera de ne pas rater ce jeudi : Un garçon fragile – Le projet Frankenstein, le quatrième film du Hongrois Kornél Mundruczó (13 h, au Quartier Latin), La Belle endormie de l’incontournable Catherine Breillat (17 h, au Fellini), Les mains en l’air, une fiction drôle et émouvante de Romain Goupil (17 h, au Quartier Latin) et le film très attendu, qui vient tout juste de sortir sur les écrans parisiens et qui fait beaucoup jasé, par l’auteur des Chansons d’amour, Christophe Honoré, et joué par un acteur du porno et Chiara Mastroianni, L’homme au bain (21 h 45, au Parallèle). Mais si ça ne tenait qu’à nous et que notre horaire ne nous restreignait pas, on ferait tout pour aller à Film Socialisme, afin de voir et entendre de nouveau ce que Jean-Luc Godard a à nous donner (11 h, au Quartier Latin) et à The Ditch (21 h, au Quartier Latin), de l’immense cinéaste chinois Wàng Bíng, dont il faudrait essayer de suivre la rétrospective à la Cinémathèque québécoise. Grosse journée!

André Roy

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