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L'HUMANITÉ SURVIVANTE – par Robert Lévesque

2010-10-21

    Alors que Jean Renoir avait rapproché vers son époque l'action du drame miséreux de Gorki, ses Bas-fonds se situant dans un lieu indéterminé mais dans le Paris des années 1930 et de la France, socialiste un temps, du Front populaire de Léon Blum, afin de souligner son message social sinon son discours social, Akira Kurosawa, lui, en 1957, fit le contraire, repoussant l'action dans un Japon du dix-neuvième siècle, en 1860 dans un quartier insalubre de Tokyo nommé Edo, ne soulignant rien, n'appuyant pas son adaptation par quelque engagement politique que ce soit (le monde était dans la morosité de l'après-guerre). Aucun discours social chez Kurosawa et pourtant son film est plus fort, plus puissant, plus dramatique que celui de Renoir.
 
    Ni l'un ni l'autre, Renoir et Kurosawa, ne réussirent un de leurs grands films avec cette adaptation du drame en quatre actes de Maxime Gorki, créé au Théâtre d'Art de Moscou en 1902. Renoir avait trop pris ses aises et Kurosawa avait été trop fidèle. Il est fascinant de comparer ces deux films signés par deux grands maîtres mais deux films restés à l'écart de leurs chefs-d'œuvre respectifs et nombreux. La nostalgie qui envahit celui de Renoir, grâce au jeu de ces comédiens de légende que sont Jouvet, Gabin, Suzy Prim et Le Vigan, est totalement absente du film de Kurosawa, plus âpre, plus dur, plus implacable. Vous pourrez voir celui que je préfère, celui de Kurosawa dont le titre original était Donzoko, à TFO le 29 octobre à 21 heures.
 
    Dans la magnificence sombre du noir & blanc, Les Bas-fonds de Kurosawa relève de ses films « sociaux » comme L'Ange ivre, Vivre et L'Idiot, des œuvres moins éclatantes que ses films « historiques » à jamais célèbres comme Rashomon et Les sept samouraïs. Mais l'on y trouve un extraordinaire travail de fond, d'attention, d'écriture et de fidélité totale à un  style grave, sobre, prégnant, intransigeant. Après la contre-plongée en ouverture, qui nous montre un pan de ciel au-dessus du refuge, de l'asile, de la cour des miracles, ce plan qui sera la seule vision d'un ailleurs, tout le film se déroule en huis clos dans l'ancienne auberge que Robukai et sa femme tiennent pour y accueillir la lie de la société, miséreux, sans le sou, prostituées, voleurs, les déclassés de la société.
 
    Arrive un jour un pèlerin, d'on ne sait quelle ville ou quelle région, un homme qui va tenter de redonner espoir à tous ces éclopés. C'est le seul personnage habillé de blanc. Qui fait tache dans la crasse ambiante. Malgré ses mensonges bien intentionnés, il ne réussira pas à semer son espoir dans ce terreau de misère, de désespoir, d'envies et de vengeances, d'absence de solidarité dans cette orgie de mal-être qui se terminera mal. Kurosawa n'a pas voulu créer de l'action pour de l'action, comme chez Renoir, car il a tenu à rester au plus près des dialogues, force et matière de base du dramaturge Gorki.
 
    Kurosawa, dirigeant ses fidèles acteurs, une troupe (et un esprit) sans hiérarchie dans laquelle chacun a sa place et son importance, Toshiro Mifune comme les autres, avait bien compris le seul « message » que véhiculait Gorki dans ce portrait cru d'une humanité écrasée, et ce message il passait (il passera encore) par l'horreur regardée en face, l'horreur provoquée, car de cette horreur, et dans cette horreur, ne peut que naître un profond amour pour l'humanité vivante, survivante. On sent plus chez Kurosawa que chez Renoir le « désir de vie » qui peut pousser dans le fumier et l'abjection…

Robert Lévesque

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