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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

LA GRANDE INDIFFÉRENCE

2010-10-21

    La soirée d'ouverture du FNC a marqué la consécration de Daniel Grou/Podz comme membre à part entière de l'élite cinématographique de la province. En un an, le réalisateur a ainsi réussi l'exploit de sortir deux longs-métrages de fiction (Les 7 jours du Talion et 10 ½) fortement médiatisés, alors que la plupart de ses collègues ont de la difficulté à en faire un tous les quatre ans. Cette entrée dans le monde du cinéma par la grande porte s'explique en partie par l'énorme réputation qu'il avait réussi à obtenir précédemment dans le domaine télévisuel, en particulier pour son travail sur la série Minuit, le soir. De nombreux réalisateurs ont fait le saut du petit vers le grand écran récemment (Sylvain Archambault, Patrice Sauvé, entre autres), mais aucun n'était aussi attendu que Podz. À première vue, il est vrai que le style de Podz se distinguait facilement de la moyenne des séries. Notre collègue Pierre Barrette avait d'ailleurs souligné ainsi la qualité de cette série dans le numéro 138 de 24 images : « Si une émission consacre pour de bon l'entrée de la télévision québécoise dans l'ère des séries de qualité, marquées par une écriture et une esthétique incontestablement cinématographiques, c'est certainement celle-ci. Le duo formé de Pierre-Yves Bernard et de Claude Legault à la scénarisation et la réalisation de Podz se répondent de manière exceptionnelle […]. Une valeur sûre et un sommet qui reste à être égalé. »

    Après de telles louanges, il n'est pas étonnant que Podz ait ensuite fait le saut vers le grand écran. Passage réussi? Tout à fait, selon la majorité de la presse qui a louangé Les 7 jours du Talion et qui s'apprête à faire de même pour son 10 ½. Une quasi-unanimité troublante (qui n'avait été à l'époque du Talion contredite que par les quelques opinions discordantes de Panorama Cinéma et Séquences) quand on considère les problèmes évidents que les deux œuvres de Podz soulèvent. Car, outre leurs différences apparentes, les deux films sont finalement très semblables. Dans les deux cas, les créateurs visent à traiter d'un sujet de société lourd et important (vengeance personnelle et services sociaux pour l'enfance). Afin de bien montrer l'importance qu'ils accordent à leur sujet, toute bande son musicale est évacuée du film et la caméra nerveuse démontre la recherche d'un certain naturalisme à travers les mouvements de caméra à l'épaule constants (même, sans aucune raison, lors de plans d'exposition banals).

    Dans une entrevue accordée à Séquences lors de la sortie du Talion, Podz déclarait vouloir représenter le problème de la vengeance personnelle de façon ambiguë, afin que son film puisse pousser les spectateurs à la réflexion. Or, réfléchir, c'est justement ce que son cinéma ne permet pas au spectateur. D'une part, parce que la mise en scène très démonstrative de Podz ne laisse jamais de doute sur le positionnement moral que le spectateur est censé prendre, mais aussi parce que ses choix de sujet sont d'une évidence et d'une lourdeur telles qu'il lui est impossible de générer une quelconque ambiguïté. Les actes de Bruno dans le Talion (torturé le meurtrier de sa fille  pendant 7 jours) sont tellement extrêmes qu'aucun spectateur ne peut les approuver ne serait-ce qu'une seconde. De la même façon que le comportement hystérique du Tommy de 10 ½, un jeune garçon admis dans un centre d'accueil, ne fait que renforcer l'admiration portée aux intervenants et que les flashbacks lourdement explicatifs ne visent qu'à bien faire comprendre au spectateur que tout enfant, aussi difficile soit-il, est un être humain qui mérite notre empathie. De belles leçons? Tout à fait, mais des leçons inutiles. Une absence troublante de réflexion qui est finalement à l'image d'une mise en scène certes rythmée mais sans point de vue, car profondément mécanique.

    Tout ceci ne serait pas si grave si le réalisateur n'avait pas tendance à se complaire bêtement dans la représentation gratuite de la souffrance et de la misère. Sans revenir sur le cas du Talion, citons simplement cette scène abjecte de 10 ½ dans laquelle le jeune Tommy est invité par un vieux voisin manifestement pédophile à venir « se réfugier » chez lui. Outre la piètre performance de l'acteur interprétant le voisin (ce qui est rare chez Podz, car il est un excellent directeur d'acteurs, mais il faut avouer que le scénario stupide et caricatural de Claude Lalonde n'aide pas ici), cette scène, qui n'a aucune importance dans le récit, ne vise qu'à générer un suspense de pacotille sur le viol potentiel d'un enfant. Mais ceci n'est qu'un détail. Le plus grave demeure cette absence de point de vue sur le phénomène de société que le film est censé représenter. Absence de point de vue  qui est la conséquence d'une mise en scène indifférente et d'une volonté de dramatisation qui privilégie un personnage (le cas le plus extrême, bien sûr) et relègue au rang de figurant tout ce qui l'entoure (à savoir tous les autres enfants de la maison d'accueil). Peut-être le style de Podz aurait-il eu besoin de plus de temps (comme dans une série télévisée) afin de complexifier un récit aussi superficiel? Peut-être devrait-il limiter son penchant pour les grandes scènes dramatiques? Penchant qui le pousse parfois à filmer des scènes indéfendables, telles que la conversation au téléphone entre Tommy et sa mère schyzophrène sous la supervision passive de son intervenant qui ne semble même pas comprendre qu'il est en train de détruire l'enfant qu'il est supposé aider. Mais heureusement, tout recul critique potentiel envers le personnage de l'intervenant est rapidement évacué au moyen de dialogues très explicites sur la motivation et le sens du devoir et de l'abnégation de notre personnage. Un cinéma qui prend le spectateur par la main, et qui, sous couvert d'une morale consensuelle inattaquable, se vautre dans la surenchère dramatique et la représentation de la misère. Un cinéma qui laisse finalement indifférent et ne sert à rien.

    Étrangement, le FNC se clôt samedi soir avec un film qui se situe probablement aux antipodes de 10 ½. Curling, le dernier film de Denis Côté, est en effet une œuvre réfléchie et maîtrisée du début à la fin. Il est possible de ne pas adhérer à la vision du monde et aux thématiques parfois un peu redondantes du cinéaste, mais force est d'admettre que sa mise en scène est en parfaite adéquation avec la représentation d'un entre-deux-mondes (sans être nécessairement rebelles, ses personnages se situent hors de la société) qu'il tente d'explorer sans jugement préconçu et morale prémâchée. Volontairement ou pas, le FNC aura donc cette année présenté le grand écart du cinéma québécois d'auteur actuel.

Bruno Dequen

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Vos réactions (4)

  1. idem

    par Jean Antonin Billard, le 2010-10-21 à 07h57.
  2. Bonjour, Vous mettez avec beaucoup de pertinence le doigt sur ce qui ne vas pas dans les deux récents films de Podz (Les 7 jours du Talion et 10 ½). Tout ce que Podz arrive à faire comme réalisateur c'est confirmer le spectateur dans son rôle de voyeur, de ressasser un ensemble de lieux communs sur la famille, les enfants, la vengeance. Il manque à Podz une certaine culture sociopolitique et philosophique pour aborder des sujets aussi complexes que la violence, et les aspects cachés de la nature humaine. Il ne suffit pas pour être un réalisateur de faire virevolter la caméra dans tous les sens ou de filtrer les images etc. etc. Il faut maitriser le sens à donner aux images. Il faut également s’interroger sur ce qu'on propose au spectateur pour l'amener ailleurs que dans des lieux communs. Selon moi le meilleur film sur la violence demeure encore Le Pianiste de Roman Polanski qui évite toute complaisance en suggérant souvent hors champ la violence ambiante plutôt que son illustration brute sans aucun recul...

    par Francis van den Heuvel, le 2010-10-21 à 13h36.
  3. C'est tout de même assez insolite qu'au moment où vous mettez en exergue le grand écart du cinéma québécois d'auteur actuel, les chroniqueurs de La Presse s'évertuent à démontrer le contraire....

    par Romain des Littions, le 2010-10-23 à 10h38.
  4. Relever avec justesse les défauts du film de Podz est une chose; les opposer à la soi-disant maîtrise de Côté en est une autre. Surtout lorsque vous prenez dix fois plus d'espace pour décortiquer les supposés défauts du premier que pour analyser les prétendues qualités du second. Alors, attardons-nous un peu au film de Côté... Vous dites que "Curling" est un film maîtrisé et il l'est effectivement, du moins, en apparence: les plans qui sont sensés être longs et statiques sont effectivement longs et statiques; les acteurs qui sont sensés jouer en creux des personnages à peine esquissés jouent effectivement en creux des personnages à peine esquissés; et le scénario sensé étirer mollement deux maigres flashs (dont un est manifestement piqué à Weerasethakul) s'étire comme prévu jusqu'à une fin typiquement ouverte. Et après? C'est ça, la maîtrise? Il me semble qu'il n'est pas difficile d'éviter les dérapages quand on ne va nulle part, qu'on y va lentement et qu'on s'y rend en ligne droite. Et si la "rigueur" est parfois une chose admirable, elle ne suffit pas à faire un film, surtout lorsqu'elle se fait, comme ici, aussi résolument cadavérique. Comme vous le suggérez, Podz ne connaît peut-être pas ses limites. Le brio de Côté, en revanche, est non seulement de connaître les siennes, mais surtout d'avoir convaincu la critique d'y voir des audaces (alors que son cinéma enfonce allègrement des portes ouvertes par d'autres depuis longtemps). Certes, le cinéma de Côté ne fait pas de concession au public (que l'auteur ne cherche d'ailleurs visiblement pas à rejoindre de toute façon); il rame toutefois clairement - sans grand effort, ni imagination - dans le sens de la critique (qui est son véritable public, car elle lui permet de continuer à exister et à voyager). En ce sens, "Curling" me semble un film à l'image du sport d'équipe plat et consensuel qui lui donne son titre. Et ce sont encore une fois les critiques qui sont appelés à jouer le rôle des coéquipiers chargés d'agiter les balais permettant à la grosse pierre polie d'atteindre lentement sa cible...

    par Gilles Corbeil, le 2010-10-24 à 12h43.

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