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YOU WILL MEET A TALL DARK STRANGER – critique d’Éric Fourlanty

2010-10-28

LA COMÉDIE HUMAINE

    Homme de mots et de spectacle avant d’être un homme d’images, Woody Allen vient de «  la plus forme la plus élevée de divertissement vulgaire : le vaudeville ». La citation est de Bette Midler, avec qui le cinéaste joua à l’acteur dans Scenes from a Mall, et qui est elle-même grande spécialiste de cette « forme supérieure de divertissement vulgaire ». On parle ici moins de théâtre français que de vaudeville américain, qui connut ses heures de gloire jusque dans les années 1930, le genre de spectacle où une contorsionniste, un chanteur de charme et Sarah Bernhardt pouvaient se succéder. Après lui avoir rendu hommage dans Broadway Danny Rose, Woody Allen semble avoir renoncé, depuis près de deux décennies, autant à le célébrer explicitement qu’à le renier – voir Interiors ou Shadows and Fog. Il cultive donc l’esprit même d’un vaudeville des temps modernes, entre Shakespeare et humour juif. Autrement dit, le sens du spectacle et de la tragédie du Barde et la capacité des humoristes du « peuple élu » à rire devant la mort. Quelque chose à mi-chemin entre l’efficacité nord-américaine du show-business et un ton plus européen qui consisterait à parler avec légèreté de choses graves.
S’ouvrant et s’achevant sur un célèbre one liner de Shakespeare (« La vie est une histoire racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur et qui ne signifie rien »), le 40e long métrage de Woody l’infatigable est une comédie légère sur les affres d’une dizaine d’humains, à moins qu’il ne s’agisse d’une tragédie sur les pirouettes de quelques clowns forçant le destin. Divorces, maladies, adultères, tentative de suicide, impuissance créatrice, peur de vieillir, amours impossibles : sur papier, c’est une série de catastrophes. À l’écran, on passe du sourire au fou rire, et du rire nerveux au rire jaune. Bref, face à cette vie sans queue ni tête, on rit plutôt que d’en pleurer, soulagés que le ridicule ne tue pas, sinon nous serions tous déjà morts depuis longtemps!

    Au centre de l’intrigue, deux couples, à Londres: l’un (Anthony Hopkins et Gemma Jones) séparé après 40 ans de vie commune, l’autre (Naomi Watts et Josh Brolin), en voie de dissolution. En périphérie de ce noyau: un séduisant directeur de galerie d’art (Antonio Banderas), une somptueuse voisine qui joue de la guitare à la fenêtre (Freida Pinto), une prostituée aussi flamboyante que vénale (Lucy Punch), un veuf porté sur le spiritisme (Roger Ashton-Griffiths), un jeune écrivain dans le coma (Ewen Bremner) et une diseuse de bonne aventure (Pauline Collins).

    Avec une maestria qui ne se donne pas en spectacle, Woody Allen noue et dénoue les fils de son histoire avec l’assurance d’un cinéaste chevronné qui n’hésite pas à émailler son récit de coups de théâtre (une simple boucle d’oreille, un accident de voiture « providentiel »), afin que le spectateur en ait pour son argent. Cousue de fil blanc, son histoire truffée de hasards, de coïncidences et de coups du sort? Certainement, mais avec quelle délectation, Woody, showman délicat et retors, nous en expose les rouages et nous fait partager son plaisir de filmer, toujours intact à 74 ans. Directeur d’acteurs hors-pair, il nous offre ici quelques scènes d’anthologie, entre autres celle dans laquelle Antonio Banderas et Naomi Watts se convoitent du regard et font monter la pression. Sans parler de celles où, spectateur des gaffes ou des mensonges de personnages englués dans leur destin, on sent monter en soi un malaise fait de gêne et d’incrédulité. Woody Allen est probablement l’un des seuls cinéastes à pouvoir susciter ce genre de sentiment.

    Bercé par l’habituelle voix-off (celle de « l’idiot » de Macbeth?) et par des airs de jazz faussement naïfs (When You Wish Upon a Star), You Will Meet a Tall Dark Stranger ne révolutionne en rien l’œuvre que le cinéaste construit de film en film mais c’est l’un des plus aboutis, et ce, jusque dans le flottement final dans lequel il nous laisse. En effet, rarement a-t-on vu une conclusion aussi ouverte et des personnages autant laissés à eux-mêmes, encore plus perdus à la fin qu’au début.

    S’il est vrai que la principale différence entre une tragédie et une comédie, c’est le moment où l’on arrête l’histoire, Woody Allen a choisi de ne pas l’arrêter – et de nous renvoyer la question, avec cette bouffonnerie tragique, plus proche de Songe d’une nuit d’été que de Macbeth.


Éric Fourlanty

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