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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

ALERTE GÉNÉRALE

2010-10-28

    En 2008, Stéphanie Trépanier, qui s'occupait alors des communications au festival Fantasia, décida de se lancer dans la distribution de films. Inspirée par la ferveur des cinéphiles de Fantasia, et partageant avec de nombreux cinéphiles une profonde déception de ne pas voir suffisamment de films internationaux sur les écrans, Stéphanie fonda Evokative Films.

    Deux ans et 13 films achetés plus tard, elle publie sur Facebook un texte qui n'a pour l'instant pas encore de traduction française et qui s'intitule « How We Are All Responsible For Our Cultural Diversity, or, How Freakin' Hard It Is To Get Your Bums In A Theatre's Seat. » Le texte est simple à comprendre. Il porte sur la déception d'une cinéphile qui a cru pouvoir changer l'état des choses à Montréal et qui, refusant de baisser les bras mais admettant la gravité de la situation, lance un appel à tous les amateurs de cinéma afin que sa compagnie ne ferme pas ses portes. Car aucun des films d'Evokative Films n'a été rentable. Malgré la présence des œuvres dans les festivals, malgré la promotion sur le web, malgré les bonnes critiques, aucun des films n'a pu tenir plus que deux semaines dans une salle de cinéma. Mais pire encore, les films ne se rentabilisèrent pas plus en DVD. Faute d'un intérêt des grandes chaînes de vidéoclubs, mais aussi, et c'est là que son texte frappe le plus, faute d'un intérêt du public qui, malgré sa déception de ne pas avoir accès à plus de diversité cinématographique, ne fait plus d'effort pour aller voir ou acheter les films. Pourtant, il est vrai qu'Evokative Films, après des premiers achats liés au style Fantasia (films de genre asiatiques), avait tenté depuis de diversifier son contenu, achetant même des titres comme La Merditude des choses, comédie dramatique belge de Felix Van Groeningen présentée au FNC l'année dernière. Stéphanie traite donc les cinéphiles d'hypocrites incapables de passer aux actes pour soutenir la diversité culturelle quand celle-ci en a besoin.
 
    Il est tout à fait compréhensible que Stéphanie soit déçue. Mais son discours ne fait que refléter le désarroi complet dans lequel se trouve le milieu de la distribution au Québec, et fait étrangement écho à l'éditorial publié sur ce site le 15 juillet dernier. À partir du conflit entre le cinéma du Parc et le cinéma Parallèle pour savoir qui allait profiter de nouvelles salles à Montréal, je questionnais le manque (ou plutôt même le refus) de réflexion en amont sur la diminution de la cinéphilie au Québec. Ce que vit actuellement Stéphanie, c'est cette dure constatation. Même si des films sont distribués (en salle ou en DVD), de moins en moins de personnes font l'effort de se déplacer pour les voir en salles ou les louer en vidéo, ce qui rend la situation impossible pour un distributeur indépendant. C'est l'une des raisons pour lesquelles les quelques distributeurs réussissant  à survivre au Québec n'y parviennent que grâce à des associations avec des compagnies américaines. De plus, force est d'admettre que la présentation d'un film dans un festival local n'est malheureusement plus une stratégie de promotion nécessairement viable. Lors d'une table ronde sur les festivals de films il y a deux ans aux Rendez-vous du cinéma québécois, Patrick Roy, président d'Alliance Vivafilm avait affirmé ce que tout le monde de la distribution pensait tout bas : à moins d'avoir une clôture ou une ouverture, un distributeur a peu d'intérêt à proposer ses films à un festival, puisque la carrière de la majorité des œuvres est tellement faible que quelques présentations spéciales en festival ne font souvent que diminuer les entrées possibles lors de la sortie ultérieure en salle. C'est pour cette raison que les distributeurs demandent désormais au Festival de Toronto une participation sur les recettes de la billetterie. Bref, ça ne va pas bien.

    Comment changer une telle situation? Stéphanie propose d'aller davantage au cinéma et d'acheter les DVDs. Soit, elle a raison. C'est effectivement la meilleure et la plus simple des solutions. Mais la réalité à long terme est que les habitudes de vie des gens ont évolué et que le monde de la distribution tel qu'il fonctionne actuellement ne peut plus survivre convenablement à notre époque. Les coûts d'achat et d'exploitation d'un film d'auteur ou international sont beaucoup trop élevés pour pouvoir être rentables sur un aussi petit marché que le Québec. D'autant plus que le manque de salles rend une carrière décente presque impossible si le film n'a pas fracassé des records dans la première fin de semaine. À vrai dire, le principal problème est dans le titre même du texte de Stéphanie : les gens ne bougent plus. De plus en plus auto-suffisants dans leur confort intérieur, bénéficiant via l'Internet et les technologies actuelles de conditions de projection convenables, la grande majorité des cinéphiles actuels vit à l'heure des bandes passantes alors que les distributeurs vivent encore à l'époque du cinéclub. Il est de plus en plus évident que l'avenir de la distribution, pour le meilleur et pour le pire, passera par le web. Des modèles viables n'ont pas encore été trouvés, mais il semble qu'en dehors des centres urbains, il s'agira du seul moyen de maintenir en vie une diversité de l'offre cinématographique. Un moyen qui devient de plus en plus urgent à mesure que les villes s'élargissent et qu'une grande partie de la population, par choix ou plus souvent par compromis budgétaire, se retrouve à l'extérieur du centre-ville. Faute de pouvoir se déplacer aisément, de nombreux cinéphiles accèdent actuellement à une offre impressionnante avec un seul clic. Il n'y a ne serait-ce que 30 ans, un cinéphile pouvait attendre parfois des années avant de pouvoir regarder enfin un film pourtant majeur de l'histoire du cinéma. Il y a probablement désormais plus d'œuvres disponibles qu'il n'y en a jamais eu. Le problème est que la salle n'est plus le site privilégié. Et que le DVD perd des plumes par rapport au téléchargement (légal ou non) en HD. Il faut effectivement bouger. Mais dans quelle direction?

    Cette petite question restera en suspend, puisque je vous quitte sur ces mots. Dès la semaine prochaine, vous aurez le plaisir de retrouver à la barre du site notre vaillante Helen Faradji, qui est fin prête à sortir de sa tanière maternelle pour vous reparler de cinéma. Un grand merci à tous ceux qui auront continué à nous lire pendant ces derniers mois.

Bruno Dequen

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