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YOU DON'T KNOW JACK - critique d'Helen Faradji

2010-11-04

IT’S NOT TV…

    Il y a quelques semaines, Ken Loach dégainait l’artillerie lourde. "La télévision est l’ennemie de la créativité", disait-il. "La télé n’est plus un jeu de télé-réalité grotesque", ajoutait-il, noyant sous le feu de sa colère la pourtant bien vénérable BBC. Devant la singulière chaîne câblée américaine HBO, Ken Loach ne pourrait pourtant pas tenir le même discours. La preuve, encore une fois, avec You Don’t Know Jack, réalisé pour eux en toute liberté par Barry Levinson (Rain Man, Good Morning Vietnam, Wag the Dog).

    Non, Ken Loach ne pourrait pas accuser la télévision de tuer la créativité s’il avait vu You Don’t Know Jack. Pourtant, a priori, rien n’était gagné : le genre maudit et poussiéreux du téléfilm, une histoire vraie – celle du Dr Kevorkian condamné pour avoir assisté le « suicide » de 130 personnes au Michigan dans les années 90 —, un fait de société gros comme le bras, de ceux qui inspirent habituellement les films de CLSC (l’euthanasie). La guimauve larmoyante et bien-pensante était à portée de pellicule.

    Est-ce la grâce? Le bon film au bon moment? L’absence totale de paternalisme dans la vision de Levinson? Probablement un peu de tout ça. Toujours est-il que You don’t know Jack réussit l’impossible : effacer les frontières entre cinéma et télévision sans se soucier de ne plus rentrer dans aucune case. D’abord, en laissant les parts d’ombres de ce bon Dr Death prendre toute la place. Bourru, complexe, obsédé par l’idée de faire passer ses patients en premier, l’homme n’a plus rien de la traditionnelle figure du médecin-héros. Ni bon, ni mauvais, mais tout en nuances et en accrocs.

    Un personnage entier, donc, qu’une mise en scène intelligente et riche vient sans cesse mettre en valeur. Reconstituant avec véracité l’ambiance du début des années 90, encore plombée par le désastre économique de la fin des années 80, légèrement surexposé, le film frappe surtout par l’empathie et la pudeur dont il parvient à faire preuve. Cadrant toujours à la juste distance, Levinson choisit la voie d’un naturalisme élégant et fébrile, aux lointains accents cassavetiens, pour se placer toujours à côté des hommes, pour mieux révéler ce qu’il y de beau dans le plus ordinaire.

    Sans jamais céder à la tentation d’un misérabilisme sensationnaliste, le film reste donc à hauteur d’hommes, comme pour mieux épouser les vues de Kevorkian. L’homme ne se battait pas pour le droit de mourir dans la dignité, n’avait pas idéalisé son combat. Il se contentait d’aider ceux qui, à bout de force, ne pouvaient plus tolérer de vivre encore. Non par souci d’inscrire son nom dans l’histoire, juste parce que cela tombait sous le sens. Malgré les frasques, malgré la grande gueule, l’homme était humble.

    Mais l’entreprise n’aurait peut-être pas eu la même ampleur sans la présence, aux côtés de John Goodman ou Susan Sarandon, d’un certain Al Pacino. Voûté, bedonnant, portant lunettes à grosses montures d’écaille et pantalons sous les aisselles, l’ami Al se rappelle à nos souvenirs avec l’assurance de ceux qui n’ont plus rien à prouver (sa dernière apparition digne de son talent remonte à 2003, dans Angels in America, — tiens, tiens, déjà de la télé). Bouleversant sans jamais se laisser aller aux effusions, libérant encore une fois cet incroyable magnétisme aussi puissant sur grand que sur petit écran, il est l’épine dorsale de ce film sans étiquette. Sauf peut-être celle du grand film, qu’il est assurément.

Helen Faradji

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