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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

LES CORDONNIERS...

2010-11-04

    Au beau milieu des pages de leur dernière édition consacrée à Chabrol, une drôle de bestiole occupe les Cahiers du cinéma : le jeune cinéma québécois. En 8 pages denses, le vénérable mensuel institutionnalise ainsi, en les élisant représentants d'une véritable mouvance, les Giroux, Deraspe, Ouellet, Verreault, Bernadet et Lafleur. À part, les deux meneurs de cette « nouvelle vague » (ouh, le gros mot) : Dolan, surnommé avec malice le conquérant (on souligne d'ailleurs le texte formidablement bien troussé de Jean-Philippe Tessé sur Les amours imaginaires) et Côté qui a encore davantage ravi le cœur des Cahiers, on le devine aisément. Avant même de plonger au cœur de ce mini-dossier, il faut souligner le courage des Cahiers à s'atteler à cette tâche de définir les contours d'un nouveau cinéma qu'ici, on n'ose à peine frôler que du bout du gros orteil en se contentant d'en dire qu'il est « gris ». Au royaume des aveugles, les cordonniers sont toujours mal chaussés, ou le contraire.

    Mais ce qui fait palpiter ce regard des Cahiers sur nous est un beau texte de 3 pages, « La mouvéee et son dehors : renouveau du cinéma québécois », signé Jean-Pierre Sirois-Trahan, professeur à l'Université de Laval et directeur du site Nouvelles Vues. L'idée de demander à un auteur hexagonal de visiter notre cinéma avec un regard extérieur aurait aussi pu être rafraîchissante, mais Sirois-Trahan met la main à la pâte avec discernement et enthousiasme. « Nouvelle donne esthétique, renouveau, mouvance » : il ne mâche pas ses mots pour nommer ce qui agite notre petit landerneau cinématographique.

    Pourtant, reste un sentiment de flou après la lecture de l'intéressant essai. Qu'est-ce qui au juste justifie de regrouper ces cinéastes? Quel ciment les unit-il les uns aux autres? « Des thèmes forts, des affinités esthétiques », répond Sirois-Trahan. Peut-être. L'usage du plan-séquence, la dilatation temporelle, le sens de la composition picturale sont bien au cœur de la démarche de nos cinéastes, oui, à la condition d'exclure Dolan et sa démarche beaucoup plus pop du lot. Le regard porté ailleurs que sur les centres urbains, la banalité, le hasard, oui, encore d'accord. Mais peut-on vraiment faire coïncider la cruauté d'un Giroux et la tendresse d'une Deraspe? L'humour des Verreault-Bernadet et la délicatesse d'un Ouellet? La légèreté d'un Dolan et l'ironie mordante d'un Côté ou celle, plus rêveuse, d'un Lafleur? Plus difficilement.

    Il y a en fait deux pistes dans l'article de Sirois-Trahan qui permettent de s'amuser aux jeux du regroupement. Trois, en réalité, mais l'idée d'un commun insuccès en leurs propres terres est une idée bien trop déprimante pour s'y attarder. Il y a d'abord, cette phrase : « Sur la scène internationale (...), on n'avait pas vu pareille éclosion depuis la génération des années 60 ». Celle des Groulx, Jutra, Brault, Perrault, Carle…, donc. Une génération qui avait en fait en commun un réel désir : celui d'utiliser le cinéma pour dire, crier même, les habitants d'un territoire et les faire exister comme pays. Un cinéma identitaire porté, osons le mot, par un souffle révolutionnaire qui, force est de constater, est absent de ce nouveau jeune cinéma québécois. Cela les rend-t-il apolitiques? Non. Il y a certainement quelque chose de politique à faire exister tous ces misfists (du ferrailleur de Carcasses à l'odieux jeune homme de Demain, de la ménagère esseulée de Continental à la call-girl de Derrière moi) sur grand écran. Cela montre-t-il un Québec replié sur lui-même comme on a pu l'écrire ici? Pas plus. Car ce qui fait le lit commun de ces films n'est pas l'image d'un certain Québec, mais justement l'absence de passage d'une situation microscopique observée à un regard macro plus global. Pas de message, pas de pays, pas de vivre ensemble. Comme un refus systématique et obstiné de s'engager dans leur monde. Une attention démesurée à l'individu (seuls À l'Ouest de Pluton et les films de Deraspe s'obstinent à parler de collectif et d'avenir, singulières bibittes). Bien plus que leur usage commun de la profondeur de champ ou du plan-séquence, l'isolement volontaire des héros de Côté, Ouellet, Giroux ou Lafleur, mais également la très courte portée de leur regard, leur désintérêt à généraliser, est bien ce qui frappe. Ce qui glace le sang aussi.

    L'autre mot, lâché par Sirois-Trahan pour décrire le cinéma de Dolan à qui il va, il faut le dire, comme un gant, est peut-être encore plus important: « maniérisme ». Maniérisme, comme dans le geste de répéter une forme antérieure jugée parfaite et de déformer cette imitation pour la charger de la conscience anxieuse d'arriver après. Dans les années 80, De Palma, Coppola, John Woo et leurs amis se faisaient les maniéristes du grand cinéma policier classique hollywoodien pour mieux le réinventer. Dans les années 90, les Coen ou Tarantino s'y mettaient aussi. Nos petits Québécois en seraient-ils les héritiers? Pas tout à fait. C'est que les maîtres ne sont plus les mêmes. Finie l'admiration émerveillée pour le grand cinéma américain. Place au cinéma moderne. Oui, il y a quelque chose de générationnel dans ce regard vers un idéal de cinéma fantasmé. Oui, les géants ont changé (de John Ford à Bruno Dumont, de Welles à Tsai Ming-Liang, de Hitchcock à Weerasethakul). Mais voilà en tout cas un point sur lequel cette nouvelle vague se rejoint sans contredit : celui de prendre pour modèle un cinéma d'auteur international – le fameux cinéma « de festival » — fait justement de vides et de mystère, de lenteur et de rigueur. Pourtant, au contraire des maniéristes qui répétaient pour mieux refaire, ces nouveaux cinéastes ne gardent de leurs modèles qu'une ossature, comme s'il s'agissait d'en exagérer les traits au maximum pour en explorer la carcasse, de le dépouiller encore plus, jusqu'au dénuement le plus absolu, de l'assécher pour tenter d'en comprendre le fonctionnement, d'en percer les secrets.

    Thématiquement, formellement, les coïncidences se font alors plus claires. Les cinéastes du vide sont là et le monde de demain leur appartient.

Bon cinéma

Helen Faradji

P.-S. : Je profite de ces quelques lignes supplémentaires pour vous dire mon plaisir à vous retrouver et surtout remercier Bruno Dequen qui pendant ces quelques mois aura su garder la flamme qui anime 24images.com vibrante.

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Vos réactions (7)

  1. Merci de prendre le temps de parler pour nous.

    par Alvaro Salvagno, le 2010-11-04 à 07h03.
  2. Comme d'habitude, entierement d'accord avec ces commentaires. Mais comment s'étonner d'un regard aussi flou et distant sur le cinéma d'ici quand cette revue de cinéma légendaire n'est plus que l'ombre d'elle-même en son cinéma lui-même? Et Morin? Il n'existe pas?

    par Jean Antonin Billard, le 2010-11-04 à 12h35.
  3. Antonioni avait un rapport très particulier et signifiant avec l'architecture, Pasolini philosophait dans le cinéma, et pour ce qui est de Weerasethakuhl, je crois que le public occidental, qui louange son cinéma, ne dispose pas du fonds de culture approprié pour le comprendre vraiment. Reste l'aura du mystère (du en grande part au malentendu), qui est grand. Qu'advient-il d'un film qui, dans ce sillage, se « dépouille » de tout référent pour ne garder que la lenteur, le vide, etc.? Rien ou presque, je le crains. Juste la tentative d'un émule qui tâcherait de faire "comme" Antonioni sans comprendre ce qu'il faisait vraiment et n'en aurait gardé que des impressions vagues et superficielles... réduits à de purs effets. Si l'avenir appartient au cinéma du « vide », cet avenir promet, il me semble, d'être bien désolant.

    par OneHornyGhost, le 2010-11-05 à 13h52.
  4. Weerasethaku a un rapport plus que particulier et signifiant avec l'architecture, qu’il a étudié d’ailleurs. Voir son montage dans le temps et dans le cadre dans Tropical Malady par exemple. Après deux décennies de cinéma coupé aux stéroïdes, plusieurs jeunes cinéastes qui ont grandi dans les années 80 et qui eurent comme premières références Spielberg et Lucas - avant de tomber dans la marmite arthouse - désamorcent nos attentes en les laissant tout simplement tomber. Apichatpong là-bas, Côté ici, qui y prend un malin plaisir : le quotidien et le banal sont étudiés dans leurs films par tous les angles, dans toute leur durée. Mais des résidus de Chewbacca et autres bébittes de la machine hollywoodienne apparaissent dans leurs films, contaminations fantasmagoriques qui me rappellent Méliès (et la dichotomie qu’il partage avec les Lumière). On peut dire que Weerasethakul est un cinéaste barbant, lent et vide, mais c’est lorsque le cinéma est formellement dépouillé que la prestidigitation est la surprenante et efficace. Les apparitions chez Weerasethakul me semblent également permises grâce aux moyens les plus rudimentaire de l’appareil cinématographique, ce qui rend son cinéma autant mystérieux que parce qu’il est thaïlandais et gorgé d’une culture qui m’est étrangère. Pas tout vu du cinéaste, en tout les cas pas assez pour en parler longuement, mais de dire que ces cinéastes n’ont rien à dire, ou qu’on ne peut rien dire d’intéressantsur eux, c’est faire preuve de mauvaise foi. Eh, s’il m’est possible de décortiquer Les amours imaginaires pendant 2 heures…

    par Jason B., le 2010-11-07 à 00h04.
  5. Je ne traite pas Weerasethakul de «vide», j'aurais plutôt tendance à dire qu'il est hermétique, que les films de Carlos Reygadas assimilent de belle façon références de toutes sortes à une sensibilité humaine, un propos sur les lieux et les cultures qui s'approche du métaphysique, et que c'est un peu gros de reprocher à DOlan d'exister parce qu'il n'a pas l'air de vouloir céder aux dogmes de la stupeur hébétée et mortifère. C'est plutôt bienvenu, en ce qui me concerne...

    par OneHornyGhost, le 2010-11-07 à 13h27.
  6. J’adore Reygadas, particulièrement Stellet Licht, et je suis entièrement d’accord à propos de la sensibilité de son cinéma. Mais si on se met à jouer au jeu des comparaisons, je ne vois pas en quoi Japon serait moins hermétique que Blissfully Yours. Qui établissent les dogmes de la stupeur hébétée et mortifère? Les criticailleurs des Cahiers, la «mafia des zarts zartistiques qui règne en maître sur le cinéma d’auteur», pour reprendre les mots de Falardeau dans un texte sur Carcasses de Côté ?

    par Jason B., le 2010-11-07 à 23h26.
  7. Il faut tenir compte, Jason, que la carrière de de Denis Côté est inspirante à bien des égards, parce qu'il tourne beaucoup et voyage beaucoup avec ses films (qui, eux, à mon avis, ne sont pas inspirants du tout). J'aimerais que sa détermination continue d'être aussi contagieuse, mais pas son esthétique.

    par OneHornyGhost, le 2010-11-08 à 10h44.

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