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GRAND THÈME, GRAND FILM - par Robert Lévesque

2010-11-11

    La crise d’octobre s’était terminée quatre ans auparavant avec la découverte du corps du ministre Pierre Laporte. Michel Brault n’étant pas Jean-Claude Labrecque, il ne voulait pas « reconstituer » ou « raconter », il visait autre chose de plus haut, de plus universel. Écartant de son chemin de cinéaste toutes ces vedettes de la gauche addicts aux micros et caméras, il fouilla plutôt qu’il exposa. Il alla interroger longuement 50 « emprisonnés ordinaires », il tenta de saisir le drame intérieur, non l’événement extérieur, et il obtint une matière humaine répartie en cinq personnages, trois hommes et deux femmes qui subirent en silence l’humiliation de l’inique Loi des mesures de guerre.
 
    J’avais 30 ans à la sortie de ce film (dont le projet avait été refusé maintes fois par les autorités subventionnaires), j’étais critique de cinéma à Québec Presse, c’était en septembre 1974, et j’écrivais ceci : « Des gardiens avancent dans un long corridor. Ils poussent un chariot sur lequel il y a une vingtaine de sacs en papier brun. Les « commandes ». Les prisonniers doivent sortir chacun leur tour pour signer un papier en échange d’un sac. Ils n’ont mangé que du mauvais gruau depuis quatre jours. Dans chaque sac, des chips, tablettes de chocolat, canettes de Pepsi.
 
    « La caméra, qui précède les gardiens, laisse passer ceux-ci et revient, lentement, discrètement, regarder en biais dans la cellule de Clermont Boudreau. Assis sur le bout de son lit, Boudreau sort un sac de chips, ouvre sa canette, puis soudain sa figure se décompose. Il pleure, la main dans le sac.
 
    « Clermont Boudreau travaille dans une usine de textile. Il est délégué syndical. Pour faire vivre sa famille, il fait du taxi le soir. Le 16 octobre 1970, le matin quand les forces de l’ordre avaient obtenu les pleins pouvoirs, on est venu chez lui l’arrêter. Sa femme aussi. Elle est restée six jours en prison, lui plus d’un mois. Ils n’ont jamais su pourquoi ».
 
    Les ordres, l’un des films les plus sensibles du cinéma québécois, est un film sur l’humiliation de l’homme par l’homme. Pas un film sur ladite crise d’octobre. Grand thème, grand film. Pas besoin de pointer et dénoncer les responsables, restons avec les victimes. Leur histoire avec un petit h. « Alors que le sujet aurait pu se prêter à la surcharge, écrivis-je alors, c’est plutôt du côté de Bresson que de Costa-Gavras qu’a penché Michel Brault. Le film n’en est que plus fort. Il en a fait un film intimiste, une œuvre qui scrute à l’intérieur de ses personnages pour aller à l’essentiel ».
 
    Film en retenue, dans le jeu des comédiens, la construction du récit, son rythme régulier. Le spectateur n’est jamais provoqué. Il est concerné, soutenu par l’émotion. À propos de la distribution parfaite, j’écrivais : « Hélène Loiselle est tragique, elle demeurera inoubliable. Jean Lapointe est bouleversant, inoubliable également comme Claude Gauthier, comme Guy Provost, comme Louise Forestier. (…) La façon dont chaque comédien se présente n’est pas qu’une trouvaille (« Mon nom est Hélène Loiselle, dans ce film, je serai Marie Boudreau… »), c’est l’indication de la distance qu’ont prise ces Québécois comédiens vis-à-vis de ces Québécois humiliés qu’ils ont à interpréter. Le principe brechtien, si efficace pour un théâtre ou un cinéma politique ».
 
    Et j’y allais d’un enthousiasme dans les références, j’écrivais : « J’aime à classer les films, parfois, par le degré d’intensité auquel ils nous font parvenir. Je classe Les ordres au même niveau que des films fort différents par ailleurs comme Cris et chuchotements de Bergman, Fat City de Huston ou Prima della revoluzione de Bertolucci. Les ordres est un chef-d’œuvre ». Trente-six ans plus tard, je n'en pense pas moins.
 
On peut le visionner ce jeudi 11 novembre à 23h40 à la chaîne Cinépop.
 
 
Robert Lévesque

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