Format maximum

Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

À GRANDS COUPS DE RÉEL

2010-11-11

    Depuis hier et jusqu’au 21 novembre prochain ont donc lieu les 13es Rencontres Internationales du Documentaire de Montréal. Événements spéciaux (leçons de cinéma de Denis Gheerbrant, D.A. Pennebaker et Chris Hegedus et Isabelle Lavigne), tables rondes, débats, courts-métrages, soirées, vous connaissez la chanson…On se permettra néanmoins de s’attarder sur quelques gros morceaux pêchés dans la grande mare au réel de l’année. Car oh, que les prises sont belles.

    On dit souvent, probablement trop rapidement, que le documentaire est l’art premier du réel. Qu’il dit le vrai, plus puissamment que la fiction. Qu’il est le seul et authentique reflet de notre monde. Mais on oublie souvent du même coup de se pencher sur ce qui fait du doc un art à part, sur ce qui le différencie véritablement du reportage télé : la mise en scène. Car dans le documentaire aussi, peut-être même plus qu’ailleurs, tout est d’abord histoire de regard.

    Un regard qu’il faut savoir poser à la bonne distance lorsque vient le temps de mettre en scène le réel. Où placer sa caméra pour que jamais son œilleton ne soit voyeur ou complaisant? Comment révéler le genre humain sans chercher à flatter nos bas travers voyeuristes, sans se prendre la pellicule dans les franges du tapis sensationnaliste? Comment être honnête? Depardon et Wiseman (après son magnifique Boxing Gym au FNC, c’est son sublime La Danse qui se retrouve aux RIDM – l’automne est wisemanien et c’est réjouissant) sont passés maîtres dans ce périlleux exercice de la juste distance. Et voilà que dans son troisième essai, Ce cœur qui bat, Philippe Lesage , parvient également à trouver la sienne. Celle d’un cinéaste qui observe sans chercher d’effet, celle d’un homme qui sait se mettre à hauteur d’hommes justement. S’installant à l’Hôtel-Dieu, à mille lieues d’un constat socio-alarmiste sur le milieu hospitalier, son film se sert en réalité de ce cadre pour mieux scruter la nature humaine. Ce qu’elle a de touchant, ce qu’elle a de désespéré. Solitude, bravoure, bonté, angoisse, pudeur malgré l’intimité absolue des moments… sa caméra-vérité capte tout sans jamais se faire intrusive pour mieux transformer l’hôpital en théâtre de millions de drames ordinaires, en lieu du partage et de l’altérité. Le regard est droit, digne, beau.

    C’est la même voie de la frontalité à fleur de peau, mais cette fois sans empathie possible, qu’empruntent Heidi Ewing et Rachel Grady dans 12th and Delaware. Déjà réalisatrices du terrifiant Jesus Camp, les deux jeunes femmes plantent cette fois leur caméra au coin de ces deux rues de Floride pour observer la véritable guerre que livrent les représentants d’un centre pro-vie à la clinique d’avortement située de l’autre côté de la rue. Le genre de films qu’on devrait obliger Michael Moore à regarder. Car si on sent la même rage bouillonner dans le regard des deux cinéastes que dans celui de l’homme à la casquette, celles-ci ont l’intelligence de livrer tout cru en pâture la bêtise, l’intolérance et la haine de ces militants anti-avortement par d’évocateurs plans fixes, dénués d’effets ou de commentaires. La gifle est d'autant plus cinglante.

    Et voilà qu’un autre documentaire encore déniché dans cette programmation vient pousser le concept de mise en scène du réel dans des sphères encore plus complexes. Dans Cleveland contre Wall Street, de Jean-Stéphane Bron, aucun besoin de s’interroger, tout ce que nous y voyons est faux. Reconstitué. Créé pour les besoins de la cause. C’est que Bron aurait probablement préféré filmer le vrai procès de la ville de Cleveland contre 21 banques, responsables de la saisie de plus de 7500 maisons en 2007 et de la perte de millions en taxes foncières. Mais ce procès n’a jamais eu lieu. Alors, Bron l’a fait. Avocats, juge, jury, plaidoiries et interrogatoires, tout y est. Un simulacre de justice pour un désespoir bien réel, des situations bien tragiques. Une entière imitation pour mieux faire en creux le procès de la maudite crise des subprimes. Le trouble est vertigineux. Le documentariste est-il le Robin des bois du réel? Où se situe la frontière entre témoignage et manipulation? Jusqu’où peut-on s’engager en art? L’authenticité est-elle vraiment indispensable pour raconter le monde dans lequel on vit? Autant de questions fascinantes et sans réponse qui hantent encore après le visionnement de ce paradoxe filmé, autant artificiel qu’empreint de vérité.

    D’autres encore font de la mise en scène l’enjeu premier de leur démarche documentaire. L’inratable I wish I knew, portrait par entrevues (dont une avec Hou Hsiao-Hsien) d’une délicatesse étourdissante de la ville de Shanghai par Jia Zhang-ke (retrouvez la critique de Jacques Kermabon dans le numéro 148 de 24 Images). L’amusant The People vs George Lucas qui caracole joyeusement par un montage frénétique sur la déception des fans, un peu fou furieux, de Star Wars (oui, Han a tiré le premier) et effleure cette intéressante question : une fois un film fait, à qui appartient-il au juste? Le critique Teheran Without Permission qui fait d’un téléphone cellulaire le principal témoin du quotidien iranien, juste avant les manifestations de 2009. Autant de découvertes à faire, de langages cinéma à explorer, de preuves que le documentaire est bel et bien un art à part entière, et de raisons de croire, comme il était dit dans un article du Guardian la semaine dernière, qu’il est entré dans un nouvel âge d’or. À nous de savoir en profiter.

Tous les détails sur les RIDM : www.ridm.qc.ca

Bon cinéma

Helen Faradji

P.-S. : Retrouvez une analyse complète et approfondie de cette programmation dans le prochain numéro de la revue, à paraître le 3 décembre, sous la plume de Marie-Claude Loiselle.

P.-S. : on reviendra à tête plus reposée la semaine prochaine sur ce cri d'alarme lancé sur Facebook par Esperamos Films : « qui veut la mort du cinéma documentaire québécois? ». À lire ici en attendant



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