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Plateau-télé

UN SCHEIK EN BLANC - par Robert Lévesque

2010-11-18

    Depuis sa fracassante entrée dans le monde du cinéma québécois il y a près de 35 ans, avec Bar salon, Night Cap et L’eau chaude, l’eau frette, ces trois films inspirés et portés par la présence lumineuse du regretté comédien Guy L’Écuyer (1931-1985), Marc-André Forcier a connu un parcours pour le moins «cahotique», parfois lumineux, parfois laborieux, travaillant toujours à côté des modes et des courants (ce qui est nécessaire à toute œuvre digne de ce nom), mais souvent, hélas, en se copiant lui-même ou, si l’on veut, en suivant sa propre mode, son propre courant, sans la remettre en question, sans le remettre en jeu. Voilà un cinéaste libre, certes, laissé à lui-même, ce qui est rare, mais voilà aussi un cinéaste trop influencé par sa propre manière, ce qui, parfois, comme avec ces États-Unis d’Albert, tourné en 2004, donne du lassant, du redondant, du rebrassé, du piétinant.
 
    Cinéaste attrapé par l’appel du baroque dès ses premiers pas de Vigo de Longueuil, ce baroque éclaté des bars prolos et du pathétique poétique des bas-fonds urbains qu’il explora à fond et à merveille dans sa trilogie « bar, cap and frette », Forcier n’a jamais voulu être infidèle à son baroquisme, à ce jeu des chocs entre les choses… et les personnages. Mais sa liberté, parfois resserrée par les besoins des productions, et passé ses débuts mirifiques, est devenue à la longue une paresse…, oui, une paresse, au mieux une nonchalance (ou un refus de se renouveler) qui a donné des Vent du Wyoming et des Je me souviens sans sa touche originale, sans son élan d’iconoclaste, sans son sens du bizarre qui s’est élimé.
 
    L’idée du scénario des États-Unis d’Albert avait tout pour qu’il puisse s’élever, le cinéaste, retrouver sa hauteur de style, atteindre à la magie fellinienne (c’est sa raison d’être d’artiste, je crois, faire du Fellini bien à lui) ou à celle du Woody Allen de La rose pourpre du Caire, influences de fond qui jouxtent en des merveilles de films le sujet cinéma et la dose magie. Tout aurait pu être là pour l’émerveillement : un acteur canadien-français, dans les années vingt du premier siècle du cinéma, suit des cours avec une tante de Mary Pickford pour soutirer une lettre à la nièce qui, espère-t-il, l’introduira dans le beau monde du septième art industrialisé. La tante Pickford en pince évidemment pour son bel élève, elle l’habille en scheik en le rêvant en « Rudy » Valentino, et lui il va, à sa demande, accepter de l’embrasser aussi goulûment qu’intéressé; elle meurt en extase, puis, dans le voyage vers Los Angeles du futur Valentino qui répond du nom d’Albert Renaud, la vieille peau de Pickford (jouée sans assez d’excès par Andréa Ferréol) va l’accompagner en fantôme, en fantasme, en fatalités...
 
    Le film aurait pu être sublime, mais il est longuet et surtout lassant, d’un ennui qui augmente de scène en scène. Comment est-ce possible ? C’est que, laissé à lui-même, avec son scheik en blanc, si je puis dire, André Forcier ne se sent plus de compétition, il ne se reconnaît pas de challenge et il se contente de mettre en image des actions, des idées, des sensations qu’il ne questionne plus. Routine. Une « touche », ça se perd. Et c’est triste de le constater. Alors que l’on sent les possibilités poétiques, et baroques, de cette histoire, de ce rail-movie qui va dérailler dans le désert en Arizona, avec une Mormone féministe, un golfeur tombeur (Roy Dupuis bien nul), un chorégraphe tueur (Marc Labrèche sans ses secondes d’extase), et des comparses, le résultat nous force à descendre du train, à fuir le désert, à se désintéresser entièrement de cet Albert et de ses États-Unis simplistes, plus insignifiants que baroques…
 
    Vous vous en ferez peut-être une autre idée que la mienne, en regardant ça sur Télé Québec le 21 novembre à 21 heures.
 
Robert Lévesque

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