Format maximum

Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

CITOYEN VIRTUEL

2010-11-18

    Chose promise, chose due. Après Stéphanie Trépanier, directrice de la boîte de distribution Evokative, qui utilisait Facebook pour secouer de leur torpeur les cinéphiles déserteurs de salles, et dont Bruno Dequen faisait l’écho ici même, c’est donc au tour du collectif Esperamos, fondé par Hugo Latulippe (Bacon, le film), de se servir du média social pour lancer son cri d’alarme : « Qui veut la mort du cinéma documentaire québécois? ». Qui a dit que les nouveaux réseaux de babillage virtuels ne servaient à rien?

    Le texte en question, publié quelque temps avant le lancement des Rencontres Internationales du Documentaire, choisit l’approche frontale. Dès son titre qu’on pourrait croire emprunté à un thriller conspirationniste jusqu’à ces quelques phrases alarmistes citées entre guillemets, mais sans source (« On entend beaucoup les gestionnaires (…) dire que "le monde change et que le temps où les gens voulaient voir des longs métrages d’auteur est révolu" » — on aurait aimé savoir de quelle bouche à laver avec du savon est sortie cette sentence), le ton est donné, sans appel : la planète docu va mal, secouons-nous.

    Rappelant d’abord que Montréal est un des berceaux du documentaire, soulignant l’inventivité, la pertinence et le bagout de notre tradition qui ont «contribué de manière démesurée à la cinématographie mondiale» en tournant autour du pot du cinéma direct sans jamais oser y plonger la cuillère, le texte expose bien vite sa cible : les bourses des politiques culturelles du gouvernement Harper, — qui d’autre? – que l’on regarde s’amenuiser jour après jour. La rengaine n’est pas nouvelle. Et à celle-là, on ne peut répondre que la solution serait de produire moins de films dans nos belles contrées. Certes, avec moins de concurrents sur les rangs, le financement serait peut-être plus massif. Mais qu’est-ce qui garantirait que les films les plus petits, les plus fragiles, les plus audacieux, les plus poétiques ne seraient pas les premiers oubliés sur le bas-côté? La situation semble comme toujours sans impasse. Et après les résultats de l’enquête sur l’impact désastreux des coupures dans les aides aux tournées internationales, devra-t-on attendre un, trois ou cinq ans qu’une telle enquête vienne confirmer ce que nous savons tous déjà : sans un soutien financier digne de ce nom, aucune culture ne peut survivre ? Ce serait, pour le dire poliment, rater le bateau.

    Mais au-delà de la dénonciation financière, reste un problème plus grave, et plus difficile à combattre, soulevé par Esperamos : le changement progressif et sournois de mentalités. C’est que, plus les années passent, plus la rentabilité devient un concept important dans la sphère culturelle. L’art doit « rapporter » quelque chose. Ouvrir les perspectives, partager un point de vue sur le monde, amorcer des débats ou beaucoup plus simplement déclencher une émotion esthétique, tout cela ne suffit plus. La logique du donnant-donnant est en train de l’emporter. Pire, explique Esperamos, c’est cette logique même de la rentabilité à tout prix qui devrait logiquement guider les cinéastes vers une création destinée à internet. Finie donc la télévision en grand méchant loup du documentaire (rappelez-vous, il y a quelques années, ce formatage temporel imposé aux créateurs qui faisait frémir…), bienvenue au web comme pourfendeur de toute créativité. Formats courts, moyens de production réduits à minima, distribution quasi-gratuite : la toile apparaît aux gestionnaires comme le nouveau veau aux œufs d’or, peu importe qu’en termes de contenu, d’idéologie, de « message », tout et absolument n’importe quoi y soit permis. Sur ce point, on se permettra de ne pas jeter bébé avec l’eau du bain. Internet est source de liberté, de création, d’exploration. Demandez à Godard ou aux artisans de la web-série Temps Mort. Internet n’est pas en soi l’ennemi. Reste par contre qu’on semble le considérer comme une alternative plutôt que comme une avenue parallèle. Pour le dire autrement : oubliées les salles de cinéma, trop chères, trop peu rentables, bonjours aux films destinés aux écrans d’ordi et autres téléphones cellulaires…

    Est-ce l’œuf ou la poule? Est-ce parce que le public est en train de déserter les salles que la production de films (documentaires ou non) doit s’adapter à de nouveaux formats qui pourraient sauver le navire ou est-ce l’apparition desdits formats qui boute le public hors des confortables fauteuils de cinéma? Allez savoir. Reste que l’appel d’Esperamos, comme celui de Stéphanie Trépanier d’ailleurs, font grosso modo le même constat citoyen : puisque le monde de la création est de plus en plus abandonné par les politiques culturelles nationales, et puisque ces dernières semblent mettre leurs rares efforts sur ce « plus-si-nouveau-que-ça » média qu’est le web, il appartient au spectateur de se bouger en retournant dans les salles pour prouver son attachement au cinéma. Ou pour le dire plus simplement : on n’est jamais mieux servi que par soi-même. Voulons-nous du cinéma, fiction et documentaire, de qualité? Du cinéma qui persiste à se considérer comme un art? Du cinéma qui prend le temps et l’espace de dire ce qu’il a à dire? Allons le voir en salles. Soutenons-le simplement pour prouver à nos gouvernements que nous sommes avides de cinéma, que nous ne désirons pas qu’il soit traité comme la 12e roue du carrosse, que nous ne souhaitons pas qu’il se retrouve parachuté dans la sphère privée, à la bonne grâce de mécènes plus ou moins bien disposés à son égard. Simple comme bonjour, non?
 
Bon cinéma

Helen Faradji

Ps : puisque la semaine est aux appels militants, on vous signale également l’existence d’une pétition à signer ici pour calmer les ardeurs du projet de loi C-32 visant à moderniser la loi sur le droit d’auteur en y incluant au passage nombre de restrictions permettant la réutilisation d’œuvres sans compensation financière. C’est P.K.P. qui doit être content.

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