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SE SOÛLER À MORT - par Robert Lévesque

2010-11-25

    John O’Brien (1960-1994) était un romancier américain né à Oxford en Ohio et, comme d’autres romanciers états-uniens parmi les meilleurs, de Faulkner à Kerouac à Bukowski, c’était un grand buveur, un leveur de coude de première. Était-il un grand romancier ? Le serait-il devenu ? Tout ce que l’on sait c’est que son premier roman, publié en 1990, était ce poignant Leaving Las Vegas que Mike Figgis porta de manière fort juste à l’écran en 1995 avec Nicolas Cage et Elizabeth Shue, deux acteurs qui propulsèrent solidement ce film (dont la première mondiale avait eu lieu au festival de Toronto).
 
    L’histoire (le pitch) de ce roman est fort simple : fauché, viré, un scénariste de Los Angeles qui se brise à l’alcool décide d’aller à Las Vegas pour y boire tout son saoul, jusqu’à la mort. Il se liera avec une prostituée, et de l’amour «compassionnel» jaillira entre eux avant qu’il crève sans soins dans un lit de motel de troisième classe : « Tu ne pourras jamais me demander d’arrêter de boire », lui avait-il dit d’entrée de jeu. Un bon roman, un bon film. Avec les grandes cuites, le cinéma a souvent joué gagnant. Je ne me lasse jamais de revoir, par exemple, Un singe en hiver, pour Gabin et Bébel, même si le cinéma d’Henri Verneuil n’est pas ma tasse de thé. Mais on dirait que parfois l’alcool (ou le sujet de l’alcool) donne du talent à tout le monde…, du talent ou du cœur…
 
    Ce John O’Brien, mort à 33 ans, sera oublié, c’est triste, car son roman, le seul publié de son vivant, était évidemment très senti, et très fort. Ce John O’Brien s’est suicidé d’une balle dans la tête deux semaines après avoir appris que son Leaving Las Vegas serait porté au cinéma par Mike Figgis, et joué par la star Nicolas Cage. Il laissait deux manuscrits, qu’on a publiés après sa mort.
 
    Figgis n’avait pas un gros budget pour son sixième film, et Nicolas Cage, qui avait bien vu toute la possibilité dramatique d’un tel rôle de désespéré, avait accepté un petit salaire de 240,000 $. Peu importe l’argent, sans doute, lorsque vous avez entre les mains un tel personnage payant, un solitaire, un suicidaire, solidaire d’une pute, et un être royal dans sa descente, souverain dans sa chute. Il joue le personnage de Ben avec une crédibilité énorme, il est cet ange déchu qui nage dans les eaux fortes, qui coule dans la gnôle (une scène le montre buvant une bière en calant dans le fond d’une piscine), avec un regard d’affliction, un air de désolation qui confine à la beauté des survies... Et lorsqu’il sourit, son mal de vivre déchire l’écran. C’est son meilleur rôle en carrière.
 
    À ses côtés, Elizabeth Shue joue la prostituée, Sera, en crevant elle aussi l’écran. Habituée des petits rôles jusque-là, ce film de Figgis l’a imposée jusqu’à une nomination aux Oscar et a fait démarrer une carrière qui était « so-so ». Toute la compassion humaine passe dans ses yeux, ses beaux yeux de débrouillarde, les yeux de Sera qui ne connaissent pas les mauvais sentiments…
 
    On regardera Leaving Las Vegas (ou Adieu, Las Vegas) sur ARTV le jeudi 2 décembre à 22 heures. Mike Figgis, qui est aussi musicien, signe la trame musicale. À votre santé!
 
 
Robert Lévesque

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