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Films de la semaine

ENTER THE VOID - critique de Damien Detcheberry

2010-11-25

L'AMOUR DU VIDE

    Gaspar Noé n’a jamais caché son admiration pour Stanley Kubrick. Enter the Void lui permet enfin d’égaler sur un point son maître à filmer : qu’on le critique ou le loue, le dernier film de Gaspar Noé constitue indéniablement, en salles, un spectacle unique, visionnaire et perturbant, au même titre que le plus ésotérique des films de Kubrick : 2001, A Space Odyssey. D’aucuns diront qu’Enter the Void est également boursouflé, trop lent et trop long, et qu’en dépit de ses qualités esthétiques il sonne aussi creux que ne le laisse craindre son titre; en somme l’œuvre d’un extrémiste du formalisme, brillant et vain. Mais Kubrick n’avait pas non plus été épargné par la critique en 1968. Ce sont au contraire les hippies, les consommateurs de substances hallucinogènes et les enfants qui firent de 2001 un succès retentissant en salles. Les enfants, cela dit, n’auront probablement pas accès au dernier film de Noé. On y suit Oscar (Nathaniel Brown), dealer et consommateur de drogues, nouvel adepte du « Livre des morts tibétain », dans son passage de vie à trépas : tué par la police tokyoïte, son esprit errera pendant près de deux heures trente entre passé, présent et futur autour de ses proches, et en particulier autour de sa sœur Linda (Paz de la Huerta), stripteaseuse dans une boite de nuit.

    Il y a plusieurs manières d’aborder Enter the Void. L’approche la plus stérile, quoique la plus sensée, reste d’en dresser la liste des « pour » et des « contre », de regretter que le cinéaste n’ait pas, depuis l’accueil glacial du film au Festival de Cannes, consenti à sacrifier une partie de son film – variant d’une vingtaine de minutes à deux heures selon les avis et le degré d’affliction suscité – au bien-être du spectateur. Mais pourquoi vouloir à tout prix que les films soient agréables, qu’une œuvre se regarde sans douleur ? Ceux qui, dans les années 90, se sont mis à jouer compulsivement aux jeux vidéo précisément parce que des notices mettaient en garde contre leur propension à provoquer des crises d’épilepsie sauront de quoi il est question ici. « Je n’aime pas ce qui est lisse » disait Marie Trintignant dans Cible émouvante. Nous non plus. Considérons l’autre approche, donc, plus exigeante, plus masochiste aussi, qui consiste à apprécier, parfois, la suprématie du style sur les idées. Existe-t-il aujourd’hui au cinéma une expérience plus grisante, plus jouissive, que celle délivrée par les premières images du générique, littéralement hallucinatoires, d’Enter the Void ? Faire ce pas, c’est reconnaître que Noé, seul contre tous dans le paysage cinématographique français, n’est pas un cinéaste exempt de défauts, mais qu’il reste le seul capable de livrer une telle œuvre tape-à-l’œil et impressionniste, une expérience sensorielle absolue dont la beauté ne se rattache à rien de semblable.

    Il reste toutefois un point sur lequel Gaspar Noé s’éloigne foncièrement de Stanley Kubrick, et qui constitue peut-être le seul véritable obstacle à l’adhésion complète à son cinéma. Stanley Kubrick – qu’on se souvienne de l’épilogue de Barry Lyndon par exemple – a toujours fait œuvre de moraliste, mais ne s’est jamais montré moralisateur. Enter the Void, derrière une perversité de façade – drogue, violence, sexe et inceste font depuis toujours le lit du style Noé – fait à nouveau remonter les relents de moralisme réactionnaire qui soutenaient déjà les œuvres précédentes du cinéaste. Attiré moins par le vide que par les bas-fonds, Gaspar Noé y pose un regard paradoxalement conservateur et au final assez trivial, qui jure avec l’ingéniosité et l’outrance des formes qu’il invente pour les représenter. C’est peut-être, malheureusement, ce mélange improbable de complaisance esthétique et de timidité morale qui dérange le plus dans son cinéma.

Damien Detcheberry

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