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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

LE MONTEUR, CE HÉROS

2010-11-25

    Le 28 septembre dernier, Sally Menke perdait la vie. Un coup de chaleur idiot pour cette femme de l’ombre. Sally Menke était la monteuse de Quentin Tarantino, la maestro du coup de ciseau apposé sur tous les films de la ciné-star, de Reservoir Dogs à Inglourious Basterds. Une collaboration intense, riche et, on l’imagine, passionnée (il suffit de voir ces désormais iconiques Hi Sally lancés par les comédiens et le cinéaste à la fin de leurs scènes, destinées à celle qui allait les faire vivre ) qui marqua tant les films de Tarantino qu’on peut sincèrement se demander si, avec la perte de Menke, il n’a pas aussi perdu sa touche. Car, entre nous, à quoi vont bien pouvoir ressembler ses films sans le grand plus rock’n roll que leur apportaient ces montages étourdissants? Tarantino pourra-t-il encore être le roi de la déconstruction sans cette reine du rythme?

    Mais au-delà du cas Menke, combien sont-ils, ces monteurs plus anonymes que leur réalisateur à qui, pourtant, l’on doit en grande partie la vitalité, l’efficacité ou la poésie d’un film? Combien sont-ils ceux dont on connaît à peine le nom, les Michael Kahn (l’homme derrière Spielberg), les Thelma Schoonmaker (Mme Scorsese), Joel Cox (M. Eastwood), Jay Rabinowitz (sans qui I’m Not There, Coffee and Cigarettes ou Requiem for a Dream ne seraient encore qu’un tas de mètres de pellicule entassés dans un coin)? Et ici encore, à part dans les cercles plus initiés, que sait le grand public de Sophie Leblond, Lorraine Dufour, Nicolas Roy ou Claude Palardy, pour ne citer qu’eux? Bien sûr, certains petits malins profitent de ce relatif anonymat pour monter eux-mêmes leurs films, ni vu, ni connu (ne cherchez jamais à remonter la filière Roderick Jaynes, elle ne vous mènerait qu’à une malicieuse supercherie signée des deux frérots les plus coquins du cinéma américain). Mais de façon générale, il est plutôt aisé de dire que le monteur n’a pas sa place au soleil.

    Sur les bancs des départements cinéma où nos futurs gens du milieu usent leurs fonds de culotte et plus si affinités, le montage est en effet souvent le parent pauvre. Une fois passées les minutes réglementaires à apprendre le bon vieux montage didactique d’Eisenstein (la meilleure façon de prouver que 1+1 =3) et l’astuce de l’effet Koulechov, on n’entend en général plus parler de cet art pourtant majeur, cette véritable écriture des films, dans les cours théoriques. La faute à cette sacrée politique des auteurs. Le réalisateur est l’auteur de son film, le réalisateur est l’auteur de son film, le réalisateur est l’auteur de son film : répétez ad nauseam. Une politique qui a fait se braquer tous les projecteurs mondiaux sur la vedette cinéaste, au point que monteur, mais aussi directeur photo, scénariste, directeur artistique et autres ne semblent plus que jouer les accessoires.

    Et voilà que, tel que le rapporte Les Inrocks, une web-série vient si ce n’est sauver, du moins redonner sa place en haut de l’affiche au montage. Mais pas aux monteurs eux-mêmes. Caramba, encore raté. Après le cinéaste-roi, bienvenue dans l’ère du spectateur-dieu. Toujours pas dans celle du monteur-star. Réalisée par l’écrivain Vincent Ravalec qui semble se trouver là une nouvelle carrière, Addicts présenté sur le site de la chaîne franco-allemande ARTE et tourné dans la cité des Aubiers à Bordeaux, n’est en effet pas qu’une simple série de capsules web de plus. Bien sûr, lesdites capsules existent bel et bien, mais il appartient au spectateur lui-même de les agencer à sa guise. Pour le dire autrement, c’est nous, devant notre ordi, qui devenons monteur en direct de ce que nous regardons. Sur une trame de base (quatre types préparent un braquage), on peut s’amuser à manipuler le récit à notre guise, le raccourcir, l’allonger, le faire dériver ou au contraire se rétracter comme bon nous semble. Comment ça marche? Bête comme chou. Tous les trois jours, un nouveau segment est mis en ligne, chaque segment se subdivisant en cinq saynètes autonomes que l’on peut donc arrimer les unes aux autres ou non, dans l’ordre qui nous passe par la tête, selon notre bon vouloir. Évidemment, le package est entier : pages facebook des personnages, twitter et autres renvois sautillants dans l’univers virtuel sont de la partie. On est modernes ou on ne l’est pas.

    Le web, grand méchant loup de la création audio-visuelle? Plus si sûr. En décloisonnant, en démocratisant, en stimulant la créativité de tout un chacun, en donnant accès au quidam à l’infini des possibles que côtoient chaque jour les monteurs, ce projet apparaît davantage comme une mini-révolution à suivre de très près. En attendant, on ira jouer au monteur 4.0 ici.

Bon cinéma

Helen Faradji

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Vos réactions (2)

  1. Merci de nous rappeler la disparition de cette grande monteuse qu'était Sally Menke... Montage mon beau souci!(JLG)

    par Francis van den Heuvel, le 2010-11-25 à 11h52.
  2. Merci également de nous rappeler qu'au cinéma il y en a que pour les acteurs et les réalisateurs. Les autres passent dans le beurre du générique dont tout le monde se fout ou presque.Le montage n'est-il pas l'étape de la véritable fabrication d'un film,de son assemblage définitif?

    par Yvan L., le 2010-12-05 à 13h25.

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