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LOLA DE NANTES - par Robert Lévesque

2010-12-02

    Revoir Lola, ou (est-ce mieux ?) le découvrir, la découvrir, c’est du plaisir assuré, pas tellement du plaisir, mais du charme. Le charme du cinéma en noir et blanc, celui d’une ville maritime sentimentalement filmée, le magnétisme d’une actrice sublime et à nulle autre pareille, au scénario le romantisme (moqué doucement) d’un amour premier qui ne peut pas, qui ne veut pas mourir… car il est « tellement fort », et le charme aussi de la mélancolie, de la tristesse assumée ; il ne pleut pas sur Nantes dans ce film, mais s’y loge au cœur, profondément, de séquence en séquence, de regards en départs, une certaine idée de la tristesse du bonheur… qui est l’essence même de ce chef-d’œuvre de Demy et qui était celui des films d’Ophuls, son maître.
 
    Anouk Aimée, bien sûr, « c’est moi, c’est Lola », qui avait 29 ans comme Demy et qui allait tourner deux ans plus tard le Huit et demi de Fellini, Anouk Aimée, née en 1932 à Paris (son vrai nom est Nicole Françoise Dreyfus) et qui ne tourne plus, je crois, qui nous cache dans la dignité ses 78 ans, sans doute, Garbo française, sur laquelle les critiques ont usé et abusé des adjectifs mystérieuse, diaphane, étrange, lumineuse, éthérée (en s’en moquant parfois, comme Pauline Kael au New Yorker qui, à éthérée, ajoutait : ennuyeuse), Anouk Aimée qui en faisait peut-être un peu trop dans le glamour facial, mais qui s’en sortait par un espèce de maléfice bienfaisant…
 
    Lola, donc, qui est une monoparentale, une fille-mère disait-on à l’époque (et cette époque, dans ce film de Demy, c’est l’après-guerre, le souvenir du pire…, dans le dos les ruines de l’Europe…), Lola qui élève son fils (Yvon, qui a sept ans) et qui cachetonne dans les cabarets (L’Eldorado, cet automne-là…), Lola qu’un marin américain aime en passant, qu’un ami d’adolescence retrouve par hasard et qui va l’aimer vraiment, mais Lola qui est en attente de Michel, depuis sept ans, et c’est sa politique affective : « le premier amour c’est tellement fort ». Lola que Michel est venu enfin rechercher, mais qui va d’abord errer dans Nantes trois jours durant, dans sa Cadillac blanche, on ne sait pourquoi…, il ne sait pourquoi…
 
    On a parlé de « mélodrame poétique », avec justesse, car la dose de mélodrame (évidente) et celle de la poésie (inhérente) s’ajustent parfaitement dans ce film d’attente, d’amour gelé, et tout l’art de Jacques Demy (mais c’est dans ce film qu’il aura été à son meilleur) se retrouvait dans le regard enchanté qu’il portait sur ses personnages, et sa ville ; c’était un cinéma d’enchanteur avec un manque conscient de réalisme, une audace lyrique modérée. Son réalisme, contrairement à celui des jeunes loups de la Nouvelle Vague, était le fait d’un regard attendri et amoureux sur les choses du cœur, les intermittences, sans le sucré de Truffaut et la dureté de Rohmer.
 
    Hommage à Ophuls, celui de Lola Montes, La ronde et Le Plaisir, et hommage au cinéma quand la caméra de Raoul Coutard s’attarde sur la devanture du cinéma Katorza, ce vieux cinéma de Nantes, ouvert en 1920 et toujours là aujourd’hui en 2010, au 3 rue Corneille, un cinéma qu’ouvrit jadis un monsieur Katorza qui était un projectionniste itinérant comme Bruno, « The King of the Road », dans Au fil du temps de Wenders et qui, à Nantes, décida de s’arrêter, de s’ouvrir une salle.
 
    Jacques Demy a connu des échecs, sa filmographie est trouée, mais c’était un cinéaste d’une délicatesse exceptionnelle que sa femme, Agnès Varda, a bien cerné et salué dans Jacquot de Nantes. Le cancer a tué cet artiste à 59 ans. Regardez son meilleur film, Lola, sur TFO le samedi 4 décembre à 21 heures. Et, tout de suite après, un cadeau vous attend : son premier court métrage, Le sabotier du Val de Loire, 29 minutes sur son enfance nantaise, tourné à 25 ans.
 
 
Robert Lévesque

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