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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

LA REINE PAULINE

2010-12-02

    En Amérique du Nord, elle reste une référence. En France, un peu moins. Il faut dire que nagent aussi dans le bassin hexagonal de critiques vedettes de bien gros poissons (Daney, Lefort, Boujut, Ciment, Bonitzer, Frodon…). Ceci expliquant probablement cela. Mais Pauline Kael fait tout de même partie des incontournables (pour l’anecdote, Tarantino, parmi tant d’autres, a maintes fois expliqué l’influence de cette dame de fer sur sa cinéphilie). De ceux dont il faut en tout cas, au moins une fois dans sa vie, avoir lu les écrits pour ne pas mourir complètement idiot. Car si cette Californienne pur jus a fait ses premières armes à la radio dans les années 50, et après avoir dirigé une salle de cinéma, c’est à l’écrit qu’elle déploya toute sa justesse d’analyse, sa précision langagière et sa désormais légendaire mauvaise foi. Après un passage rapide chez Life, puis McCall (où elle décocha l’une de ses premières flèches empoisonnées à The Sound of Music dans un article intitulé « The Sound of… Money »!) et Sight & Sound, elle s’installe, dès 1968, au mythique New Yorker où elle se fend dès son premier papier d’une défense-fleuve et passionnée de Bonnie and Clyde. Là, elle fera la pluie et le beau temps jusqu’en 1979, terrorisant les plus toughs des toughs, n’épargnant rien ni personne pour mieux asséner, ligne après ligne, sa passion indéfectible pour le cinéma, ses mythes et ses légendes, mais aussi pour le scénario et l’émotion (à ne pas confondre avec la sensation) grands maîtres d’œuvres de cet art adoré. Comment ne pas aimer cette femme?

    Mais pourquoi s’intéresser à dame Pauline aujourd’hui? Comme toujours, parce que l’occasion fait le larron. L’occasion, c’est celle de cette toute première traduction en français de ses critiques et chroniques parue aux éditions Sonatine en deux tomes (Chroniques américaines et Chroniques européennes). Deux pavés incontournables qui feront particulièrement joli sous le sapin dans les semaines à venir. Deux pavés également dans lesquels piocher sans priver, au gré des envies, pour se frotter à la plume majestueuse de cette critique à la férocité sans égale. Cassavetes? « Il se leurre et tout le monde avec lui en prenant cette monotonie pour une reproduction fidèle de la vie ». French Connection? « Un grand huit pour gros débiles ». Straw Dogs? « Le premier film américain qui soit une œuvre d’art fasciste ». Clint Eastwood? « Ce n’est pas un acteur, aussi peut-on difficilement le trouver mauvais. Pour qu’on le considère comme tel, il faudrait d’abord qu’il fasse quelque chose (…) un grand espadon froid et inexpressif ». Badlands? « Un film si froid et si formel que j’ai eu l’impression de lire une thèse de doctorat impeccable sur laquelle un jury ne pourrait s’empêcher de s’extasier à chaque page ». Vlan dans les dents. Même pétulance du côté des enthousiasmes, d’ailleurs. Par exemple devant Mean Streets (« authentiquement moderne et original », avant de comparer la méthode Scorsese à celle de Jutra, notre Jutra!), Le Parrain (« Comme Renoir, Coppola laisse le spectateur vagabonder dans ses images »), Bonnie and Clyde, Wanda, Altman…

    Pourtant, au-delà du spectacle vivant offert par ses attaques et ses caresses, (re-)lire Pauline Kael, c’est aussi se rendre compte de l’aspect incroyablement visionnaire de sa pensée. Car elle avait tout vu. Le déclin d’un certain cinéma qui persiste à se considérer comme un art et n’intéresse qu’une poignée de plus en plus réduite de fervents. La désertion catastrophique des salles. La perversité d’un système de production qui transforme les films en produits vendables comme n’importe quelle savonnette bon marché (« les cadres de studio rêvent de spectateurs mal informés et amnésiques afin de demeurer des consommateurs heureux »).

    Mais bien loin de se contenter de rouler des yeux effarés en poussant les hauts cris, dame Pauline n’hésitait pas non plus à fustiger les coupables et à proposer des solutions (« Il n’en existe qu’une : les créateurs doivent s’entraider. Non pas à l’image des fous qui prennent le pouvoir dans l’asile, mais plutôt que les artistes s’échappent de l’asile dont les fous sont les gardiens »). Son œuvre est en effet parcourue de coups de semonce assénés au public, aux critiques, mais aussi aux cinéastes eux-mêmes, sommés de prendre leurs responsabilités pour que ne meure pas le cinéma. Les gens ne vont plus au cinéma? La faute à la masse trop grande de mauvais films dont ils sont abreuvés : « se demander pourquoi les gens réagissent avec tant d’animosité face aux meilleurs films et pourquoi ils ressentent aussi peu d’émotions négatives face aux œuvres médiocres, cela sous-entend qu’ils ont si peu l’habitude de rencontrer l’art au cinéma qu’ils lui résistent », ou ailleurs à propos du jeune cinéma américain des années 70: « même quand ils sont plutôt habiles et bien rythmés, on en sort souvent plus démoralisé que ragaillardi, avec le sentiment désagréable, voire de la colère, de s’être reçu en pleine figure tant de contenu brouillon et de technique gratuite. Les réalisateurs n’auraient-ils donc aucun respect pour le public, pourtant essentiel à la création d’expériences de cinéma satisfaisantes? ». Le cinéma meurt à petit feu? La faute aux critiques : « chaque journaliste sait que le pire danger qui guette la profession consiste à s’abaisser au niveau du navet que l’on critique (…). Même si tout critique risque de s’abaisser au niveau du film qu’il commente, le plus grave danger qui menace les films est, bien sûr, que les commentateurs ne se mettent pas à la hauteur de l’œuvre qu’ils jugent ». Mais aussi au public : « La nouvelle génération va voir des films dont il n’y a rien à dire une fois la séance finie, des films à consommer sur place (…). Les gens vont au plus évident, au plus facile, ils sont attirés par les films qui n’éveillent rien chez eux, surtout pas une émotion ». Et bien sûr à la publicité transformée sous sa plume en fossoyeur mortifère : « il est devenu difficile pour un film qui n’est pas un événement médiatique, aussi bon soit-il, de trouver son public. Et si un film est transformé en événement, il n’a pas besoin d’être bon ». La fin de semaine dernière, au Québec, Lance et compte le film a récolté 677 667$ de recettes. Oncle Boonmee, l’homme qui se souvient de ses vies antérieures, 2040$...

Bon cinéma

Helen Faradji

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Vos réactions (4)

  1. Bonjour, Intéressant que vous mettiez a jour la place qu'a occupé Pauline Kael dans la critique cinématographique. Mme Kael a mon avis s'est trompé sur beaucoup de choses ( par exemple La Nouvelle Vague en France) et particulièrement sur le cinéaste Sam Peckinpah et ses films (Major Dundee, The Wild Bunch. Je ne crois pas que Straw Dogs soit un film fasciste . Le mot employé par Mme Kael n'est pas tout à fait exact. Le scénario de ce film écrit par David Zelag Goodman est inspiré des thèses de Robert Ardrey (African Genesis), qui percevait l'histoire de l'humanité comme une histoire de l'art de tuer. Arthur C. Clarke et Stanley Kubrick s'en sont inspirés également pour le film 2001 : L'Odyssée de l'espace. Qu’est-ce qu’un film fasciste?

    par Francis van den Heuvel, le 2010-12-05 à 08h49.
  2. Comment ne pas voir en ces textes un pis-aller honteux aux originaux pour ceux qui ne pourront malheureusement jamais lire Mme Kael dans la langue de Shakespeare.... à défaut d'un Borges, je ne vois ,mis à part la lutte contre l'obscurantisme (et le rayonnement d'une oeuvre confinée jusqu'alors à l'exclusivité de l'anglophile,aucune réelle propiété créatrice ou vertu à la trauction,et je vois mal comment même le traducteur de talent saura rendre avec justice la virulence de la plume de ladite critique...

    par Lee Thurgee, le 2010-12-08 à 14h53.
  3. Existe-t-il un équivalent de ces pot pourris en anglais ?

    par Hlynur, le 2011-03-13 à 18h55.
  4. Oui, bien sûr, dont un qui s'appelle For Keeps: 30 years at the movie. Les textes ne sont évidemment pas tout à fait les mêmes, ni rassemblés de la même façon, mais l'idée est la même

    par Helen Faradji, le 2011-03-13 à 19h02.

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