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Films de la semaine

BLACK SWAN - critique d'Helen Faradji

2010-12-09

DU GOUDRON ET DES PLUMES

    Darren Aronoksy est un cinéaste cruel. Pas un cinéaste de la cruauté comme ont pu l’être, à divers degrés, Bergman, Peckinpah ou Nuri Bilge Ceylan. Non, un véritable cinéaste cruel. Du genre à se repaître de la souffrance qu’il inflige à ses personnages avec une délectation plus que suspecte. Du genre qu’on n’aimerait pas croiser un soir dans une ruelle, la nuit tombée. Comme il y a les sales types, il y a les sales cinéastes.

    Bien sûr, Black Swan, sa nouvelle réalisation présentée à Venise et Toronto suivant les entrechats d’une jeune danseuse venant de décrocher le rôle-titre du Lac des Cygnes, ne nous fait pas découvrir son sadisme. Le pauvre paranoïaque dans Pi, le pitoyable junkie de Requiem for a Dream, le loser pathétique dans The Wrestler : tous ses personnages ont, à un moment ou un autre, goûté à la médecine de ce spécialiste de la descente aux enfers aux effets chics et chocs; — on doit aussi trouver des traces de cette méchanceté dans l’œil dans The Fountain, mais il faudrait revoir ce monument de kitschouillerie spatiale et la vie est courte. Pourtant, dans tous ces films, quelque chose se débattait. Le regard fou de Sean Gullette, la fébrilité de Jared Leto, le corps massif et apparemment indestructible de Mickey Rourke… Les acteurs entraient en résistance et empêchaient les sombres desseins d’Aronofsky de se réaliser pleinement. De ce choc naissait alors une tension pour le moins intéressante, confinant même dans certains plans de The Wrestler au sublime.

    Mais la Vierge résiste moins bien que le Christ. Après avoir donné à son lutteur tous les attributs de Notre Sauveur, Aronofsky s’attaque en effet cette fois à la figure de la vierge. L’innocente colombe, l’oie blanche naïve, mais aussi l’Immaculée Conception, se tenant loin des turpitudes et autres bassesses de l’existence. Nina est de ces filles de 28 ans (28 ans!) qui vivent avec maman dans des chambres aux murs tapissés de papillons, aux étagères encombrées de nounours en peluche rose. Nina a peur de tout, veut être parfaite et ne peut empêcher ses grands yeux de biche de se gonfler de larmes à la première occasion. Nina est une imbécile pas heureuse dont personne ne veut le bien. Ni sa mère, sorte de version ultra-liftée de ce qu’on imagine avoir du être la maman de Norman Bates, ni son amie danseuse qui ne rêve que de lui piquer son rôle de cygne (c’est Mean Girls à l’opéra), ni son chorégraphe qui veut lui faire goûter du stupre comme tout bon Pygmalion, ni elle-même qui se dédouble pour se titiller le côté vénéneux (Aronofksy vient de découvrir le thème du double et n’en rate aucun cliché). Et là, pas de contrepoids. Pas de sursaut de fierté. Pas de transcendance. Natalie Portman subit les coups en se rapetissant encore un peu davantage de minute en minute, chaque scène semblant uniquement s’arrimer à la précédente pour la voir souffrir encore un peu plus.

    Et d’un coup, devant un tel étalage de vacheries, reviennent aussi en mémoire le corps meurtri d’Ellen Burstyn, le visage d’ange ravagé de Jennifer Connelly ou la mise à nu presque obscène de Marisa Tomei. Soudain, devant le regard de Portman embué, devant ses lèvres tremblantes et ses épaules trop maigres, devant aussi cette scène de lesbianisme ridicule et gratuite, surgissent tous ces corps de femmes maltraités par Aronofksy avec complaisance, ne cachant qu’à peine ses fantasmes juvéniles de perversion des innocentes. Son Black Swan a beau se pavaner dans ses habits ultra-séduisants (montage, effets, musique, caméra nerveuse : ils le sont, aucun doute là-dessus), il n’en révèle pas moins le pire. Darren Aronofsky n’est pas qu’un cinéaste cruel au paysage mental fort peu fréquentable. Il est aussi un homme d’une misogynie d’un autre temps à qui on ne pardonnera plus.

Helen Faradji

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Vos réactions (7)

  1. La misogynie que vous prétextez vilement pour vous en prendre au film n'est pas fondée, pire, elle est de mauvaise foi. D’ailleurs, est-ce le rôle du critique de régler ses comptes en faisant réfracter sa paranoïa à l'écran ? Ce qui choque dans votre texte ce n'est pas tant le dévoilement de votre psyché, mais l’impudeur avec laquelle vous vous y prenez. On n'y décèle que mépris et vanité critique. La transparence d'accord, mais l'humilité d'abord : se faire plus petit que l'œuvre, son serviteur (autant pour les bonnes que les mauvaises raisons). Ce que vous nous dites au final ce sont deux ou trois choses de vous-même et non du film. Pourquoi le ton accusateur, démonstratif, réactionnaire quand on vous donne la chance d'interpeller, de questionner, de suggérer, de dialoguer. La critique n'est pas unilatérale, vous avez un devoir de respectabilité envers les créateurs et vos lecteurs, vous détenez la plume, mais vous n'avez certainement pas le monopole du cœur.

    par Bigasslunatic, le 2010-12-14 à 04h07.
  2. woah... c'est loin des panégyriques laudatifs mitraillés à qui mieux mieux dans la presse américaine...

    par Rodrigue Pinot, le 2010-12-14 à 11h36.
  3. @Bigass ou vouloir faire une Pauline Kael de soi...

    par Rodrigue Pinot, le 2010-12-14 à 21h35.
  4. Je soupçonne aussi un raccourci facile; après tout, la poétique d’un réalisateur témoigne de son rapport à l’art et non de sa personnalité. C’est le point faible de cette critique. Or, je relève plusieurs éléments qui ne permettent pas de dire qu’il s’agit d’une attaque vide, vile et unilatérale; on y propose un analyse cohérente du film, en comparant la construction des personnages centraux de toute l’œuvre d’Aronosky, on y établit une analogie pertinente avec des figures mythiques; on y commente le parti-pris esthétique, les choix formels et la récupération facile de certains canevas narratifs; il ne faut pas confondre un ton emporté, si rare au Québec et par là même très précieux, et un hermétisme réactionnaire.

    par Lautre Version, le 2010-12-17 à 00h13.
  5. Intéressante pique; si on passe les commentaires de Machin qui rappellent des insinuations équivalentes sur la nature soi-disant réprimée de l'auteure, reste à poser la question de ce pour quoi le sadisme d'Aronofsky semble si scandaleux alors qu'il est souvent considéré comme une force chez un Von Trier par exemple...

    par Gaogoa, le 2010-12-19 à 14h51.
  6. Le sadisme de Von Trier, autant que celui d'Aronofsky me semble intéressant quand il est mis en tension avec une forme (celle sucrée de la comédie musicale dans Dancer in the Dark, par exemple) ou des personnages entiers (celui du lutteur). De cette friction naît alors un discours, ou tout au moins une réflexion. Mais dans le cas de cette danseuse, c'est la gratuité de la cruauté qui paraît choquante.

    par Helen Faradji, le 2010-12-20 à 04h53.
  7. Ce film dans sa facture, m'a beaucoup rappelé l'épilogue du Locataire de Polanski...

    par Pentagargan, le 2010-12-22 à 09h57.

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