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SPRING FEVER - critique de Marcel Jean

2010-12-09

LE VERTIGE AMOUREUX

    Même si Lou Ye est actuellement l’un des meilleurs réalisateurs chinois, son plus récent film, Spring Fever, présenté en compétition à Cannes en 2009, n’a (à notre connaissance) jamais été projeté sur grand écran au Québec. Voilà qui s’ajoute aux nombreuses observations formulées récemment sur l’évolution des festivals et de la distribution. Illustration du destin qui attend de plus en plus d’excellents films, Spring Fever est désormais disponible en dvd, gracieuseté de Strand Releasing Home Video. Une édition toute simple, sans autre supplément que la bande-annonce du film. On pourrait s’en plaindre, mais on n’osera pas trop tant on est reconnaissant de pouvoir au moins accéder à l’œuvre.

    À Cannes, Spring Fever a remporté le prix du meilleur scénario, ce qui est un comble pour un film à ce point porté par la mise en scène. Les prix du meilleur scénario, c’est vrai, sont toujours un peu bêtes (comment peut-on récompenser une production écrite sans jamais l’avoir lue?), mais dans ce cas-ci cela dépasse l’entendement. D’autant plus que, mis à part Shu Qi (l’égérie de Hou Hsiao-Hsien), on se demande qui, dans le jury présidé par Isabelle Huppert, était en mesure d’apprécier la justesse des dialogues? Enfin, contentons-nous de nous réjouir que le film ait au moins été récompensé, car Lou Ye n’a pas eu cette chance en 2006, alors qu’il a possiblement été privé d’une Palme d’or (son film survolait la compétition), lorsque les protestations du gouvernement chinois ont fait en sorte qu’A Summer Palace, l’histoire d’une jeune femme au tempérament indépendant sur fond des événements de la place Tiananmen, a finalement été retiré de la compétition. Conséquence de ces démêlées, Lou Ye a par la suite été interdit de tournage pour une période de cinq ans par les autorités chinoises. Pour le cinéaste, ce n’était rien de nouveau sous le soleil : son premier film, Weekend Lover (1993), a été interdit pendant deux ans, tandis que son deuxième film, Shuzou River (2000), lui a valu une interdiction de tournage de deux ans. À ce jour, Purple Butterfly (2003) est le seul de ses films qui ne lui ait pas attiré d’ennuis.

    Qu’à cela ne tienne, Lou Ye a de la détermination et le tournage de Spring Fever s’est déroulé dans la clandestinité, sous couvert d’une coproduction France/Hong Kong. Ceci expliquant cela, le film est tourné presque entièrement caméra à l’épaule, dans une sorte d’esthétique de l’urgence et de la succession de temps forts qui rappelle Pialat. Je sais, la comparaison est boiteuse : la mise en scène de Lou Ye est plus affirmée, plus nerveuse, plus visible que celle de Pialat, mais les ellipses, la collision des scènes entre elles et l’impression paroxystique qui en découle sont les mêmes.

    Et ça parle de quoi, Spring Fever? D’homosexualité. Cela dans un pays qui considère encore que le phénomène relève de la maladie mentale. Une femme embauche un détective privé pour suivre son mari soupçonné d’infidélité. Le privé découvre que le mari trompe sa femme avec un homme. Le privé a une affaire avec l’amant du mari, affaire qui implique bientôt la petite amie du privé. Amorcé comme un drame passionnel, le film vire bientôt du côté de Jules et Jim pour revenir au drame et se terminer quelque part entre la sérénité et l’angoisse.

    Cinéaste du corps, Lou Ye colle à ses acteurs, saisit leur tension, scrute leurs visages, cherche à saisir ce que leur inflige le sentiment amoureux, le désir, la passion, la jalousie… Spring Fever est donc une expérience de proximité, où le décor compte peu, où la fièvre et l’ivresse des personnages occupent presque tout l’espace (le titre français, plus fidèle au titre chinois, est Nuits d’ivresse printanière). À Cannes, en 2009, plusieurs ont déploré la longueur du film (117 minutes). La version ici disponible en dvd compte plutôt 107 minutes et tient fort bien la route.

Marcel Jean

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