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LA RAISON DU PLUS FAIBLE - Critique de Rachel Haller.

2007-06-28

Plutôt crever debout

    Une grille coulisse sur un décor d’usine et se ferme. Contrechamp, des visages muets observent entre les barreaux des monstres d’acier. En deux plans, tout est dit. Il n’y a plus de place pour eux. Les machines ont remplacé leurs bras, le vacarme, leurs mots.  Comme Jean-Pierre et Robert, ils peuvent encore taper le carton dans des bars enfumés. Maigre pitance pour des mains noueuses trop vite évincées. Mais la nouvelle économie ne laisse pas qu’eux sur le parvis. Il y a aussi Patrick (Eric Caravaca), le jeune diplômé condamné au chômage à perpétuité. Il y a encore Carole (Natacha Régnier), sa femme, blanchissant des draps jusqu’à l’abrutissement. Ou Marc (Lucas Belvaux), l’ex-taulard qui arrache sa réhabilitation au défilement infini d’un tapis de bouteilles.

    Ce sont tous ces «faibles» que Lucas Belvaux nous jette au visage. Avec une sobriété acérée. Chaque plan, chaque mouvement, chaque phrase tend à l’essentiel, un constat social sans appel. Car même quand La raison du plus faible tente de s’imposer, elle bute contre la fatalité. Mais quitte à crever, autant crever debout. Voilà ce qui leur reste à Jean-Pierre et les autres. Alors ils s’embarquent dans une course folle au rêve oublié, à l’inaccessible dignité. Évidemment par une route marginale, puisqu’on leur a interdit la voie principale. Et on est plus chez Guédiguian (qui coproduit tous les films de Lucas Belvaux depuis sa trilogie Un couple épatant, Cavale, Après la vie). Ce n’est pas un idéal de société qu’ils tentent de sauver, mais une parcelle d’estime de soi et s’ils se donnent la main, ce n’est pas bâtir une nouvelle charpente, mais pour mieux tomber.

    Changement d’époque, changement de mentalité. L’Estaque et ses utopies ensoleillées se sont écrasées contre le mur de Berlin. Le vide des tours de béton et des usines restructurées lui ont succédé. Et même si Lucas Belvaux arrache à la grisaille (le Liège ouvrier) une beauté sombre, c’est la vacuité qui l’emporte. Vacuité d’une vie de condamné, vacuité d’une société soumise au droit du plus fort. Là encore la référence rappelle une foi défunte. Chez Fassbinder, on conchiait le bourgeois au nom d’une liberté à conquérir. Maintenant la grille s’est refermée, à chacun de se démerder pour se retrouver du bon côté.

    Penseur de son temps, sans espoir et sans dogme, Lucas Belvaux laisse donc derrière lui les pieuses velléités d’un cinéma social croyant encore en la collectivité. Il laisse aussi derrière lui les fragilités de sa trilogie où l’étude du genre et du hors champ frisait parfois l’exercice de style. Ici, plus question de faire tourner la machine à rêver. Sa caméra colle à la réalité brute, rugueuse, désenchantée. La seule posture, la prendre en pleine face…

Rachel Haller

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